J’ai été frappé dans le très beau film de Robert Bresson Les dames du bois de Boulogne par la phrase : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». C’est vrai. À condition de ne pas prendre pour des preuves des déclarations. C’est valable pour l’amitié. J’aurai longtemps cru que perdre une amitié ou une relation était un drame. Mais s’il est une science qu’il est utile et profitable de connaître : c’est d’apprendre à perdre. Ce ne sont pas les techniques qui manquent et je vais vous en donner une : attendre une réponse à une question simple. Cette technique fonctionne uniquement si la confiance est pour vous un critère de solidité d’une amitié… ou de quelque relation que ce soit.
… SANS NOM
Un ami m’appelait souvent par un surnom, une déformation de mon prénom que sans m’en être jamais formalisé ; cela avait commencé par l’ajout d’un suffixe assez vilain à mon prénom abrégé, puis d’un autre au premier.
Or un jour, force a été de constater qu’il ne m’appelait jamais par mon vrai prénom mais uniquement par une des deux déclinaisons de ce sobriquet. Quand je le lui ai fait remarquer. Il m’a répondu : « c’est affectueux ». Je lui ai fait remarquer qu’il ne m’appelait jamais autrement alors que je lui avais déjà dit que je ne trouvais ce surnom guère flatteur. « Tu m’appelles bien Jupien ». C’était vrai. À ceci près que je ne l’appelais ainsi que ponctuellement. Je l’avais d’ailleurs un jour appelé Jupette, ce que je n’ai pas réitéré car il m’avait fait comprendre ne guère goûter ce surnom (comme je l’avais fait une fois à propos de mon surnom, sans qu’il en prenne acte). Or si j’avais persisté dans cette voie, je sais très bien que ç’aurait été pour lui déplaire. J’aurais eu tout loisir, cela dit, de déguiser mes intentions à mes yeux, de me faire croire que je plaisantais alors que cela ne l’aurait pas fait rire…
Il n’allait pas déclarer forfait pour autant. « Mais alors comment veux-tu que je t’appelle ? Lu-dau-viqueu ? » J’aurais dû répondre que c’était effectivement mon prénom ; or sa réponse inattendue avait suffi à me court-circuiter. Il est bien possible, cela dit que si j’avais insisté sur mon prénom véritable, il ne m’aurait plus nommé que sur le même ton appuyé, comme si mon observation était ridicule. Elles existent, ces personnes. Mais les situations dans lesquelles une tentative de clarifier un point qui devrait être évident sont-elle faussées depuis le début ? La fin de cet article apportera peut-être un élément de réponse.
Quand j’ai revu cet ami chez lui à Paris, plusieurs mois plus tard, espérant tout de même que mon message était passé et que s’il ne m’avait pas répondu sur le moment, c’était uniquement par orgueil mal placé, il m’a accueilli avec le même sobriquet, en détachant chaque syllabe avec un air de défi faussement complice, devant une autre personne qui plus est. Je me suis assombri aussitôt et c’est avec humeur que je me suis vu obligé de répéter mon explication. J’ai cru l’affaire close, la page tournée. Je n’ai plus eu de nouvelles de cet ami jusqu’aux attentats de 2016 à Bruxelles, suite auxquels il m’a demandé de mes nouvelles par texto. Même sobriquet, en majuscules. Nous n’étions pas dans une amitié mais dans un rapport de force. Le fait est que notre relation ne tenait plus à grand-chose d’autre depuis longtemps. Cet ami se manifestait par d’autres comportements subtilement frustrants : dire la moitié des choses et répondre : « tu m’as compris » si je lui demandais des explications, s’abstenir de tout compliment à mon égard, me faire croire que je m’étais trompé sur des choses sans importance puis me taquiner sur ces erreurs, autant de choses sans gravité qui relevaient néanmoins du comportement qu’on nomme passif-agressif, et que ne compensait d’ailleurs aucune marque l’intérêt véritable.
Que faire ? Répondre ? Ne pas répondre ? Existe-t-il en amitié une formule de rupture ? Je savais qu’il n’y avait plus rien à sauver. Je lui ai répondu que j’allais très bien, en l’appelant du prénom d’une personne, avec qui il avait eu une longue relation et qu’il m’avait décrite comme un manipulateur. Dans le meilleur des cas, il comprendrait la nature de ma provocation et s’excuserait d’être allé trop loin. Je n’y comptais pas. Il ne s’est plus jamais manifesté.
Avec l’expérience, il m’a fallu me rendre à une évidence étrange et pourtant banale : ce type de comportement masque souvent une forme d’envie.
J’avais donc perdu un ami de plus de vingt ans. Certes « ami » au sens très large du terme. Et « perdre » au sens très large du terme ; un sens qui peut être étendu et qui peut même recouvrir l’idée de « gagner ».
RÈGLE DU “JE”
Si j’étais quelqu’un d’autre et que cette autre personne avait une sœur, je raconterais qu’un jour celle-ci a fait mine de s’étonner du fait que je me sois brouillé avec tant de personnes (évoqué ici étant la moins ouvertement toxique parmi les mauvaises relations que j’ai pu connaître). Elle ne voulait pas en connaître les raisons, seulement insinuer que j’étais probablement le responsable de ces brouilles. Responsable, je l’étais puisque j’en étais l’élément commun (sinon à quoi servirait le pronom « je » ?). “Ma sœur” n’essayait pas tant de comprendre ce que j’avais vécu que de se dédouaner des nombreuses disputes qui nous opposaient depuis si longtemps et qui reposaient systématiquement sur des remarques malvenues, péremptoires, injustes, accusatrices, de sa part. “Ma sœur” semblait estimer un manque de délicatesse de ma part le fait que je lui demande des explications ou que j’essaie de lui expliquer leur caractère déplacé. J’ai de bonnes raison de penser que si j’avais tapé du poing en lui disant : « maintenant tu arrêtes de me traiter ainsi », elle m’en aurait puni. Je l’avais déjà été pour moins que ça, par exemple pour lui avoir demandé de ne plus rapporter les propos culpabilisants tenus par d’autres.
Une personne honnête répondra simplement à une question simple, comme j’ai souvent eu l’occasion de le constater. Elle répondra simplement même si vous lui posez une question compliquée ; compliquée par exemple par le fait que vous puissiez être tiraillé entre le désir d’exprimer ce que vous ressentez et la crainte d’être traité avec désinvolture, indifférence, voire avec hostilité. Elle vous aidera à aller vers la simplicité, vers la clarté.
La meilleure manière de résoudre un malentendu ou une contrariété – car un sentiment de vexation pouvant aussi reposer sur un malentendu – est de poser une question, d’écouter attentivement. Une personne malhonnête aura tôt fait de renverser la vapeur, de transformer cette tentative de dissiper un malentendu en accusation, de vous frustrer ou de dévaluer les raisons que vous avez d’entamer cette discussion avec elle : « Tu te fais une montagne pour pas grand-chose », « Tu es dur », « Il y a des problèmes plus graves »… le temps que vous répondiez à cette parade, elle aura déjà fait oublier la discussion que vous vouliez avoir avec elle. Il se pourrait même qu’elle fasse passer sa tentative d’esquiver le sujet comme comme une main tendue, qui est en réalité un soufflet, comme un premier pas, qui est en réalité le coup de pied au cul qu’elle mériterait. Il est possible qu’elle vous laisse vous épancher sans rien dire. Dans ce cas, ne croyez pas avoir été entendu sous prétexte que vous vous êtes exprimé.
LA RÉPONSE DU BERGER À LA MÉGÈRE
Une amie m’a raconté comment elle avait piégé une personne passée maître dans l’art d’esquiver ses demandes légitimes ; c’était sa mère, dont le comportement toxique avait entamé un nouveau cycle après une assez longue période de réconciliation (ces relations sont toujours soumises à une sorte de météorologie interne à laquelle celui qui subit les éléments n’a aucun accès mesurable). Cette amie a fait remarquer à sa mère que cette dernière avait et avec constance, omis de répondre à des envois qu’elle lui avait adressés, que ce soient des lettres, des articles et même un jour, un cadeau envoyé par la poste. « Mais enfin j’ai bien dû te répondre »… Mon amie ne s’est pas satisfaite de cette réponse impudente : « Tu as répondu ou tu n’as pas répondu ». Parfaitement calme, sa mère lui a répondu « Après tout… est-ce si important d’avoir une réponse ? ». C’était l’occasion rêvée – d’où l’importance pendant une discussion difficile, de prêter plus d’attention à ce que nous répond un témoin hostile qu’à nos émotions, forcément confuses : mon amie n’a rien dit. Au bout de quelques secondes sa mère s’est alarmée, croyant que la communication avait été coupée. « Aaah a répondu mon amie, je comprends, tu es surprise parce que tu m’as posé une question et que je ne t’ai pas répondu… ». L’arroseuse…
CONCLUSION
Je suis tombé récemment sur cette phrase : « Quelqu’un qui se soucie de vous privilégiera toujours la clarté à la confusion ». Des relations sont-elles possibles avec les personnes qui privilégient la confusion ? Pour qui le lien avec vous n’est que prétexte à entretenir votre frustration ? Oui… et non… Mais dans les deux cas, il faut donner à cette relation donner son nom véritable : rapport de force. Et accepter que les seules victoires qu’elle nous donnera l’occasion de remporter sont des victoires sur nous-mêmes, en gardant à l’esprit que toute victoire précède logiquement un état, le seul état qu’il soit acceptable d’acquérir aux dépens – et au dépit – des autres.
La paix.