TOXICOLOGIE DU LANGAGE II (2/3)

TOXICOLOGIE DU LANGAGE II ABUS ET MALFORMATIONS (2/3)

Plus grave que le mensonge, la falsification du langage opère un sabotage de la langue de l’intérieur. Elle peut nous amener à mentir à notre insu, puisque le premier devoir de toute langue devrait être de nommer le réel (voir par exemple la richesse des jargons de métiers). À cet égard, la novlangue inventée par George Orwell dans 1984 était de l’artisanat en comparaison avec les inventions de l’ingénierie de ces dernières années. La falsification du langage requiert qu’on traduise le français… en français. C’est l’objet de cette revue. 

FACHOSPHÈRE
Voici pour s’amuser, la définition du Larousse. Fachosphère : Ensemble des partis politiques de la mouvance fasciste et, plus largement, d’extrême droite. Par extension. Ensemble des sites Internet, blogs, réseaux sociaux, etc., liés à l’extrême droite ou défendant ses idées
Le Larousse, qui ne s’embarrasse pas de scrupules, devrait préciser avant tout que le vocable “fachosphère” est employé comme invective par la gauche radicale, pour qui le terme fasciste ou “facho” sont des insultes archétypales. Les insultes n’étant pas des arguments, l’emploi contemporain de ces noms d’oiseaux n’a pas tant une définition qu’une fonction : celle de repoussoir. Précisons que le “gauchiste” (c’est-à-dire l’extrémiste de gauche, qui ne poussera jamais le devoir de mémoire jusqu’aux crimes innombrables du communisme) est beaucoup plus facile à identifier  objectivement que le “fasciste” puisqu’il s’inscrit dans la continuité révolutionnaire depuis au moins 1789 et qu’il a été conceptualisé dans les années soixante par Herbert Marcuse et l’école de Francfort, comme ennemi de l’occident et de son héritage.
Les “fascistes” sont essentiellement ceux qui sont désignés ainsi par le pouvoir mondialiste. 
Du terme fasciste, le Petit Robert, plus scrupuleux que le Larousse, nous apprend qu’il « se dit aussi, dans les polémiques, d’un adversaire de droite considéré comme partisan d’un régime autoritaire. “Les communistes disent toujours de leurs ennemis qu’ils sont des fascistes.” » 
Cela soulève deux questions. La première : faut-il considérer que les régimes de Lénine, de Staline, de Pol Pot et de Mao n’étaient pas autoritaires ? La seconde : sans vouloir faire de peine à personne : que dire du fait que le Troisième Reich allemand était dirigé par un parti qui s’appelait national-socialiste
Aussi peu avare de néologismes que de contradictions, la gauche radicale crée les amusants : complosphère et cathosphère (Le Monde), allusion à atmosphère et à la nauséabondance de tous ceux qui ne pensent pas comme il faut. Qui pensent, donc. 
Pour y remettre un peu d’ordre, rappelons que l’appellation de fasciste (mais aussi populiste, complotiste, etc.) sert à discréditer les personnes et les mouvements qui prétendent s’opposer à l’idéologie mondialiste, ou simplement en critiquer les innombrables manifestations (tous les pseudo-mouvements de « défense des minorités » qui sont en fait des officines de destruction et de division). 

FÉMINISME (radical)
Idéologie revendiquée par une catégorie de femmes autrefois désignées à la sagesse populaire sous le vocable de mégères ou harpies ; le terme est devenu désuet, les mégères n’ont pas disparu pour autant. Comme tous les mouvements radicaux de contestation (on pourrait dire : fondamentalistes), antiracistes, environnementaux, et cætera, ce ne sont plus des mouvements de défense mais d’agression et de destruction. 

GENRE (et “transgenre”)
Une des innombrables opérations de prestidigitation et de castration mentale menées par la gauche radicale consistant à faire disparaître la notion de sexe biologique en décrétant que ce serait une “construction sociale”, en le remplaçant par le mot “genre”, qui en biologie ne veut pas dire grand-chose. Nos pérégrinations sur Youtube nous auront permis de tomber sur la réflexion de la transsexuelle canadienne Ella Grant, (uniquement en anglais malheureusement) en porte-à-faux avec le mouvement LGBT, etc. qui leur dame le pion en répliquant que la transsexualité n’est pas à promouvoir car d’une part ce n’est ni un choix ni l’expression d’une liberté car c’est une grande source de souffrance pour les personnes qu’elle touche (avec un taux de dépression et de tentatives de suicide largement supérieur à la moyenne). Les fanatiques de la “non-binarité” et de la “transidentité” (sic) prétendent que le sexe (qu’ils appellent, donc systématiquement genre) est une construction sociale et qu’il est assigné à la naissance par une société autoritaire. Ella Grant leur répond que ce n’est pas le sexe (même si Ella Grant emploie le mot “gender”) mais la notion de “non-binarité” qui est une construction sociale. 
La notion de sexe biologique en tant que fait scientifique (rappelons que la sexualité, en biologie, n’est qu’un des modes de reproduction du vivant) est une des nombreuses cibles de la gauche radicale (et mondialiste, même si dans le meilleur des cas elle se réclame de l’alter-mondialisme), qui va jusqu’à s’attaquer, au nom de la “liberté”, à l’enfance, en lui inventant de prétendus “droits sexuels”… 

GOUVERNEMENT MONDIAL
Cette notion peut sembler désirable a priori puisque c’est ainsi que ses publicistes (Jacques Attali en premier) veulent nous la présenter (en nous faisant croire, ce qui n’est jamais bon signe, que nous n’avons pas le choix). Pour commencer à y réfléchir, il suffit de commencer à s’imaginer ce que ce gouvernement mondial suppose d’uniformisation, ce qu’on appelle un projet communiste, avec son ingénierie du nouvel homme, sous la forme du transhumanisme. Nous n’employons pas le mot communiste à la légère puisque dans son film promotionnel de la grande réinitialisation, on nous annonce un monde « où vous ne posséderez rien et où vous serez heureux, où tout vous sera livré par drone ». C’est-à-dire un monde où vous ne pourrez rien léguer à vos enfants. 
À ce sujet, on relira avec profit Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. 

HAINE (et “contenus haineux”)
Il est assez étrange de vivre dans une société qui nomme à votre place ce que vous êtes censé ressentir, et qui légifère sur ces sentiments. Rappelons que la loi est censé réprimer des actes (avec les nuances que sont le crime passionnel qui est une circonstance atténuante, et la préméditation, qui est une circonstance aggravante). C’est peut peut-être moins étrange si l’on rapproche cette dérive des périodes de Terreurs révolutionnaire et stalinienne, où la preuve de votre culpabilité de conspiration contre le régime résidait dans l’accusation même. 
Le concept de haine semble englober, pour les disqualifier, toute tentative de discours critique sur certains groupes ethniques raciaux ou religieux, d’ailleurs inégaux sur le plan du droit puisque la haine de l’Occident est partout encouragée (voir le phénomène BLM). 
Quant à la notion de “contenus haineux”, elle sert à empêcher qu’ait lieu un débat, voire la simple publicité de certaines hypothèses : toutes celles qui vont à l’encontre du politiquement correct et de l’idéologie mondialiste. 
Loin de nous l’idée de nier que la haine ne puisse pas mener au crime mais dans ce cas, elle est loin de se limiter au crime racial. 
En réalité, sous prétexte de lutter contre la haine, la “justice des démocraties libérales transforme en sentiment l’expression de certains faits de manière à en dissuader l’expression. 

INCLUSION (écriture inclusiv.e) 
Rappelons que là où la convention rassemble (c’est son rôle et presque une lapalissade), l’écriture inclusive, naturellement laide et illisible, divise (à commencer par ses partisans, qui ne se mettent pas d’accord sur la manière dont elle doit être marquée). Notons que la division est l’étymologie de “diable”. 

“LIBÉRATION” (de la parole)
C’est ainsi qu’on a parlé de mai 68. Cinquante ans plus tard, ceux qui se réjouissaient de cette libération ne parlent plus de celle qui a lieu aujourd’hui que pour la déplorer. Ce n’est d’ailleurs pas tant une libération qu’un échec de l’incarcération totale de toute parole dissidente, “complotiste”. 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
Toxique car frauduleux. C’est aussi et d’abord la devise de la franc-maçonnerie. Elle est affichée dans toutes les loges. 
Quand on voit l’état de la justice en France, on se demande qui cette belle devise concerne et protège réellement. Sur le plan strictement logique, si nous sommes libres, nous ne pouvons être égaux. Le principe d’égalité est celui au nom duquel la Révolution française a fait abolir les privilèges ; l’école de la République nous somme de nous réjouir de cette abolition, en prenant la précaution de faire oublier ce qu’ils étaient réellement : les droits particuliers (et non les privilèges des aristocrates), c’est-à-dire locaux, qui avaient une justification historique, culturelle, géographique, passés au rouleau compresseur de la centralisation du pouvoir, (qu’on appelle Révolution française) qui nous enlève toute prise sur notre environnement immédiat. 
Quant à la fraternité, elle fait une belle jambe à des “citoyens”à qui on peut retirer tous leurs droits de la manière la plus arbitraire, comme on le constate depuis mars 2020 et le seul pouvoir de payer des impôts, d’en subir les conséquences et de se consoler en croyant à la démocratie “représentative”. La question reste de savoir : qui cette démocratie représente-t-elle vraiment ? 
À propos de la franc-maçonnerie, François Hollande déclarait en 2017 (avec la syntaxe approximative qui est sa signature) : « En voulant s’attaquer à la franc-maçonnerie, c’est la République qui était visée. » Tandis que Vincent Peillon nous explique ici que la franc-maçonnerie est « la religion de la République », par quoi il veut dire qu’elle est la religion de ceux qui se font appeler “l’élite”, tandis que le peuple en est réduit à adorer de force la laïcité. 

-PHOBE (suffixe)
La phobie, peur irrationnelle est systématiquement amalgamée à la haine par un vocabulaire stratégiquement approximatif ; notons au passage que les anti-amalgames sont contre les amalgames qu’ils attribuent aux autres. Si la peur et la haine étaient la même chose, on n’aurait pas besoin de deux mots pour les nommer. 
Ainsi il était “homophobe” d’exprimer des réserves sur le nébuleux “mariage pour tous”, imposé sans consultation populaire (je précise que l’auteur de ces lignes était potentiellement bénéficiaire de ce projet mais qu’il trouvait un peu fort de café que cette “proposition” ne fasse pas l’objet d’une consultation populaire, vu sa nature propre à bouleverser la société, ce qui était d’ailleurs son but). 

POPULISME
A remplacé “démagogie”. Pourtant si la démocratie représentative n’est pas un mensonge, elle est populiste en tant qu’elle serait censée représenter le peuple. Si c’est un mensonge… Dans les deux cas, il serait urgent de savoir qui elle représente. 
En France, la démagogie est le fondement de l’illusion démocratique puisque le président est élu sur des promesses que rien ne l’oblige à tenir (selon la Constitution de la Ve république) 
Pour revenir au populisme, il est clair depuis très longtemps, au moins depuis la naissance de l’antiracisme, que s’il est une catégorie de personnes qu’il est permis de mépriser et d’insulter, c’est bien le peuple, à partir du moment* où il est blanc. 

* cette conjonction est à comprendre dans le sens de la condition et non de la temporalité. 

POST (préfixe de postmoderne) : 
La modernité est l’ère que nous faisons remonter à la Révolution et à la révolution industrielle, donc matérialiste, histoire d’idéaliser cette modernité qui tourne le dos à la spiritualité et au christianisme. 
Postmoderne était déjà démodé, comme tout ce qui avait court avant 2020. Les définitions d’un concept aussi fumeux ne manquent pas et le fait qu’il soit fumeux ne l’a pas empêché de donner lieu à toute une littérature pédante. Les ères ont toujours été définies a posteriori ; le terme « Moyen Âge » a été inventé en 1688 par un protestant allemand, Christophe Keller, et sert à faire croire que mille ans de catholicisme ne sont qu’une transition anecdotique et longuette entre l’Antiquité et la Renaissance – les prémisses de la modernité. Avec le qualificatif postmoderne, déterminer l’époque dans laquelle nous sommes immergés comme si nous avions le recul nécessaire pour la comprendre peut sembler présomptueux mais a une fonction : faire croire que l’homme est en avance sur lui-même.

POST-VÉRITÉ (et “fake news”) : 
L’expression de Fake news aurait été popularisée par Donald Trump répondant à ses critiques. En fait, c’est plutôt la presse internationale qui s’est précipitée sur l’aubaine : le président qu’elle dénigrait systématiquement venait d’employer l’expression de Fake news (fausse nouvelle), ce qui était censé suffire à prouver que la falsification était obligatoirement dans le camp de Donald Trump (raisonnement sectaire). 
Les médias anti-complotistes, par le fait d’une admirable unanimité, ne voient de vérité ni de complots nulle part. Leur rôle est d’entretenir une amnésie collective : ils ont promptement fait croire que les “fake news” étaient un phénomène inventé par le président américain en fonction pour faire taire ses critiques. En France, il s’agirait de faire croire que “fake news” n’avait rien à voir avec “fausses nouvelles” (déjà interdites par la loi), puisque le gouvernement allait juger nécessaire d’inventer une loi contre cet anglicisme. 
Dans un pays où le pouvoir ne sait plus ce que c’est que d’avoir honte de quoi que ce soit, le journal Le Monde (partiellement financé par la Fondation Bill and Melinda Gates en 2019 et 2020) a créé le Décodex. 
Incidemment, le terme “post-vérité” est pris très au sérieux sur France Culture, qui tend volontiers un micro aux inventeurs d’eau tiède, comme un certain Sébastien Diéguez, qui pérore sur le “bullshit” pendant une heure sans s’apercevoir que cette notion existe depuis longtemps en français sous le nom de baratin. Il est plus important de maîtriser la pratique que la théorie. 

Illustrations : Alex Eckman-Lawn (détails)

Pour la première partie de Toxicologie du langage, c’est ici ou

Rions… avec Cioran

Donc Cioran. C’est la mention de ses Cahiers dans le journal de Michel Polac, chez Simon Leys et par le tenancier de l’excellente librairie Nijinsky (qui a déménagé et se trouve maintenant en bas de la chaussée d’Ixelles, tout près de la place Flagey) qui auront mis Cioran sur ma route. La lecture diagonale de ce volume est déjà riche de surprises.

Et se passe facilement de commentaires. Je ne sais pas ce qu’il révèlent de sa psychologie… ou de celle du lecteur. Le qualificatif paradoxal s’impose comme trop facile. Je dirais que beaucoup de considérations de Cioran semblent dites du fond d’une caverne, où elles renvoient de multiples échos.

« Aucun ami ne vous dit jamais la vérité. C’est pour cela que seul le dialogue muet avec nos ennemis est fécond. »

« Tel philosophe lui croit avoir élaboré un système ne fait au fond qu’appliquer le même schéma à tout, au mépris de l’évidence, de la diversité et du bon sens. Le tort des philosophes en général est d’être trop prévisibles. Du moins sait-on avec eux à quoi s’en tenir. »

« Qu’ils sont difficiles les rapports avec les êtres ! C’est une très grande consolation de penser qu’il y a des choses. »

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« La peur de se faire des ennemis peut provenir soit de la délicatesse, soit de la lâcheté. Il faut bien connaître un homme pour savoir si c’est l’une ou l’autre qui commande à cette peur-là. »

« On n’aime vraiment un ami que lorsqu’il est mort. »

« Si haute est mon idée de la solitude que chaque rendez-vous est une crucifixion. »

« Chaque fois que j’ai quelqu’un à rencontrer je le hais ; puis je lui pardonne. C’est l’effet du soulagement mais aussi le regret d’avoir été injuste à son égard. »

« Dans une interview de Claude Simon, celui-ci dit qu’il s’efforce de s’abstraire du récit, de n’y pas intervenir à la manière du romancier qui s’érige en juge ; il veut être parfaitement objectif, laisser les choses et les êtres se livrer eux-mêmes… Et je pense que si Saint-Simon est aujourd’hui le prosateur français le plus vivant, c’est parce qu’il est présent dans chaque ligne qu’il écrit, qu’on le sent palpitant, haletant derrière chaque “sortie”, chaque charge chaque adjectif. Il écrivait, il ne faisait pas la théorie de l’art d’écrire, comme on le fait communément en France, pour le plus grand dam de la littérature. Tous ces types exsangues sclérosés, ratiocineurs, ils manquent de tempérament, ils sont subtils et ennuyeux ; ce sont des cadavres prolixes, déguisés en esthéticiens. Ils n’ont pas une âme, mais une méthode. Tous, ils n’ont que ça. Que je déteste tous ces littérateurs, que leur talent m’est inutile ! »

Un jugement inattendu sur Joyce (mais Cioran se fait une spécialité d’être inattendu, en se présentant à des rendez-vous inexistants, auxquels le lecteur est présent et à l’heure) :

« Ce qui fait que je n’aime pas vraiment Ulysse, c’est qu’il est trop élaboré ; c’est presque un roman… didactique. Et puis il manque ce rythme haletant qu’on trouve chez Dostoïevski et Proust. » (ça me fait plaisir pour Proust et ne me surprend pas au sujet de Dostoïevski ; il continue) « L’idée première m’en impose plus que l’exécution. D’ailleurs je n’ai jamais pu le lire que par bouts, et jamais intégralement. C’est un tissu de “potins”, la somme du déconnage, les divagations d’une concierge universelle. »

« Ecrire un livre, le publier, c’est en être l’esclave. Car tout livre est un lien qui nous attache au monde. Une chaîne que nous avons forgée nous-même. Un “auteur” ne parviendra jamais à la pleine délivrance : il ne sera qu’un velléitaire pour tout ce qui regarde l’absolu. »

« Je viens de lire Gelassenheit de Heidegger. Dès qu’il emploie le langage courant, on voit le peu qu’il a à dire. J’ai toujours pensé que le jargon est une immense imposture. Pour mettre les choses au mieux, on pourrait dire : le jargon est l’imposture des gens honnêtes. Mais c’est être indulgent que de présenter les choses ainsi. En réalité, dès qu’on saute du langage vivant pour s’installer dans un autre, fabriqué, il y a une volonté plus ou moins inconsciente de tromper. »

« Cherché pendant plus de deux heures mes déclarations d’impôt des cinq dernières années pour pouvoir compléter une déclaration que m’envoient les allocations familiales. C’est à devenir fou. Que je sois mêlé à ce bordel. Comme si je faisais partie de la société. J’ai toujours payé des impôts sur des revenus plus ou moins fictifs, en tout cas exagérés par moi – pour pouvoir justifier de ma condition d’écrivain. Comme si j’étais écrivain ! »

« Un sceptique conséquent, professionnel, devrait être incapable de rancune.

(Pourquoi “professionnel” ? parce que chaque jour, je vais vers le doute comme d’autres vont à leur bureau.) »

« On n’est pas orgueilleux lorsqu’on souffre mais lorsqu’on a souffert. Nos épreuves ne sont pas une leçon de modestie. Et à vrai dire, rien ne rend modeste. »

« Être méconnu, incompris, solitaire, je ne vois pas ce qu’il faut de plus pour être heureux. »

Cioran me fait souvent rire. Souvent, je ris à l’idée qu’il plaisante, mais je ne le crois pas ; et je ris à l’idée qu’il soit sérieux.

DANS LA DETTE

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Entre 1999 et 2002, je me suis trouvé dans une situation de difficultés financières et d’endettement dont j’ai mis plusieurs années à me sortir. Je ne suis pas un acheteur compulsif et je ne détiens une carte de crédit que depuis peu. 

Je suis travailleur indépendant et c’est auprès de mon organisme de cotisations sociales que j’avais contracté ces dettes. Mon endettement a été le résultat de ma jeunesse, d’une certaine insouciance, mais pas seulement.

Pendant quelques années, payé à l’heure et sans aucune sécurité de l’emploi (bref, le statut d’indépendant), j’ai gagné tout juste de quoi payer mon loyer, qui était très modeste à cette époque,   mes impôts, qui l’étaient moins, malgré ma situation, et de quoi retourner en France trois ou quatre fois par an.

Par “jeunesse et insouciance”, je veux dire aussi que j’avais la naïveté de penser (ou de ne pas y penser justement) que vu ma situation, il n’y avait pas de raison que je sois contraint de payer, par dessus le marché, ce qui équivaudrait à six cents ou sept cents euros trimestriels d’aujourd’hui.

Je me trompais.

En Belgique, un travailleur indépendant aux revenus modestes et qui n’a pas droit aux allocations de chômage, paye plus pour travailler qu’il ne travaille pour gagner sa vie. La situation des indépendants n’est pas très différente en France.

Que ce soit clair : je ne considère pas, comme voudraient nous le faire croire certains politiciens et certains chefs d’état, que les personnes qui touchent le chômage, qui ont besoin pour vivre des allocations de chômage, sont des “privilégiés”. Les privilégiés sont les riches, les politiciens qui cumulent les mandats, etc.

Après avoir reçu une lettre de mise en demeure déposée chez moi par un huissier , j’ai fait connaissance avec ce qu’on appelle la machine administrative (dont le personnel, tant du côté des impôts et des cotisations que de la TVA, s’est d’ailleurs toujours montré très correct, à l’exception d’un employé de ma caisse d’assurances sociales, qui m’a très vite fait contempler la possibilité de la saisie par un huissier, doutant même que mon ordinateur puisse être considéré comme matériel professionnel).

Procédure de remboursement des trimestres en retard et demande d’exonération de certains trimestres de cotisations. Il y a d’un côté, les jurys qui décident de la recevabilité des demandes ; soumises à d’importantes restrictions bien sûr : il n’est pas question d’espérer l’exonération de toutes les cotisations correspondant à ces années où j’avais le choix entre payer mon loyer et mes impôts et payer mon loyer et mes cotisations ; et de l’autre, le passage devant un juge de paix, avec qui vous convenez des termes du remboursement.

J’ai donc remboursé, sur une période de trois ou quatre années, par mensualités de cent cinquante à deux-cents euros le montant total de mes dettes. Sauf les quelques trimestres dont on m’avait accordé l’exonération. Pendant quelques mois, deux plans de remboursement se sont même chevauchés. En revanche, un chômeur à vie à droit à une pension de retraite complète.

Il est probablement utile de préciser que tout au long de cette période, j’ai bien sûr dû m’acquitter des contributions et des cotisations sociales en cours. Il a donc fallu que je “travaille plus pour gagner encore moins”, pour citer un Polichinelle dont on voudrait nous faire croire que son successeur a été plus brillant. *

Je vous vois venir : l’impôt, c’est la solidarité.

Dans la vidéo dont le lien se trouve à la fin de cet article, Etienne Chouard explique que l’impôt sur le revenu n’a existé aux Etats-Unis jusqu’à partir du début du vingtième siècle. Il existait une banque centrale publique. C’est seulement à partir du moment où une banque privée, la mal nommée Federal Reserve, a été créée, qu’il est devenu nécessaire de créer un impôt sur le revenu afin de rembourser les intérêts sur l’argent créé par cette institution. Et c’est ainsi que le peuple américain, un des pays dont la dette extérieure est la plus importante au monde s’est trouvé englué dans un endettement sans fin.

En Europe, la situation n’a absolument rien à voir (attention esprit sardonique) puisque le pendant de la Federal Reserve s’appelle Banque Centrale Européenne et que c’est pour payer les intérêts dus à cette banque privée que nous payons des impôts, puisque le traité de Maastricht interdit aux états membres d’emprunter auprès de leur banque centrale, condamnant les populations à l’endettement, tandis que la politique anti-inflation les condamne au chômage de masse. Ce sont les autres taxes et impôts (fonciers, TVA, impôt sur la fortune, etc.) qui financent les hôpitaux, les écoles, les administrations, etc. Les cours de philosophie qui nous amènent à parler de liberté n’abordent jamais cet aspect de notre vie car s’il est une chose que la philosophie à l’école doit être, c’est abstraite de la vie réelle ou inoffensive.

Tout cela parce que j’ai la flemme de faire un compte rendu du passionnant livre de David Graeber : Dette, 5000 ans d’histoire. Je parlerai volontiers, probablement dans un prochain billet de son Bureaucratie (au titre français un peu plat en comparaison avec le titre original : A utopia of rules, c’est-à-dire “une utopie de règles”.

David Graeber est un des organisateurs du mouvement Occupy Wall Street ; il est aussi l’auteur du slogan « We are the 99% ». Pour donner une idée très suggestive de son livre, qui est anthropologue entame sa réflexion en pourfendant l’idée répandue que l’économie des sociétés anciennes ait pu reposer sur quelque chose d’aussi peu pratique que le troc, dont l’application au quotidien aurait exigé un nombre invraisemblable de coïncidences pour que l’objet proposé par le demandeur réponde aux besoins de la personne de qui il essayait d’obtenir un produit, un objet ou un service .

Dans un style très accessible et truffé d’anecdotes et d’observations, David Graeber déroule donc un panorama des modes d’échange et d’asservissement, mais aussi de don, qui ont existé jusqu’à nos jours. De l’exemple du pêcheur inuit qui retournait à son igloo totalement bredouille après une mauvaise période de pêche, pour trouver devant son igloo un phoque offert par un autre pêcheur**, à la question de savoir dans quelles sociétés il a été possible de se vendre soi-même comme esclave pour payer ses dettes, en passant par des épisodes historiques comme la guerre de Cortès, massacre inimaginable sur lequel l’auteur projette un éclairage étonnant (contestant la thèse de la pure cupidité) …

David Graeber raconte que certains malentendus fatals entre peuples sont nés de l’asymétrie entre les notions de don et d’échange qui a pu se révéler en certaines occasions. Ainsi, voyant poser le pied sur leurs rivages des hommes à la peau blanche débarquant d’imposantes machines flottantes, il n’était pas rare que les peuples indigènes décident de leur faire des cadeaux mirifiques ; les explorateurs pouvaient d’ailleurs facilement interpréter ces gestes comme un hommage à leur supériorité alors qu’ils pouvaient aussi être compris comme une demande de paix c’est-à-dire comme “l’extorsion” de la promesse implicite qu’ils ne seraient pas massacrés. Par la suite, les explorateurs pouvaient avoir la surprise, et assez mal le prendre, de voir les indigènes se saisir de ce qui leur plaisait tandis qu’ils leur visitaient leur navire.

Sur le sujet de l’argent et plus particulièrement sur les ravages de la pauvreté et de sa répression, je conseille Dans la dèche de George Orwell, qui raconte les années au cours desquelles il a vécu comme un vagabond en Angleterre et à Paris.

Sur le sujet de l’argent et plus particulièrement sur les ravages de la richesse, je recommande Nauru l’île dévastée de Luc Folliet.

 

*J’en profite aussi pour préciser en passant que j’ai eu des sueurs froides il y a quelques années, sous le gouvernement d’Elio Di Rupo, quand les professeurs de langues indépendants mais aussi les avocats, les notaires et les huissiers de justice , sont tombés, sous le coup de l’assujettissement à la TVA, qui est de vingt-et-un pour cent. Cette mesure ne m’a pas fait perdre de travail mais je suis sûr que d’autres indépendants dans ma situation ont senti passer cette nouvelle crise de rapacité gouvernementale. En ce qui concerne le recours à un avocat, il est devenu, suite à cette mesure socialiste (j’insiste), un service de riche.

**ce que Graeber n’est pas le seul à appeler “communisme en action (dans une acception dont le communisme soviétique ne serait qu’une perversion ; Graeber parle aussi du “communisme des riches ».

Illustration : John Singleton Copley, Boy with a squirrel, 1765 (détail)

 

AVANT OU APRÈS DEMAIN

Convaincre-2Alors que que le rapport de l’Union Européenne sur le glyphosate est mise au jour en même temps son caractère extrêmement douteux (même sur les médias “conventionnels”), visionner le documentaire de Coline Serreau Solutions locales pour désordre global (2010) est autant l’occasion de trouver des réponses aux questions qu’on se pose sur l’agriculture, l’environnement et l’avenir de la planète, que de trouver des réponses à des questions qu’il ne nous serait peut-être pas venu à l’idée de nous poser.

Plutôt qu’un résumé de ce film, voici un inventaire partiel et désordonné de ces questions.

– Comment le ministère français de l’agriculture récompense-t-il un cultivateur qui a réussi à recréer naturellement une espèce de pomme de terre disparue ?

–Pourquoi les pommes golden dominent-elles la production de pommes depuis des décennies ?

– Quelle discipline a disparu des études d’agronomie (du moins en France) ?

– Quel rapport y aurait-il entre l’agriculture intensive et la violence faite aux femmes en Inde ? (notamment l’élimination des bébés filles non encore nées)

– Avez-vous déjà vu une photo de bébé né sans bras ni jambes ?

– Quel est le rapport entre Monsanto et la guerre du Vietnam ?

– A quoi est censée ressembler une terre saine ?  (oui, même les adeptes de plus en plus nombreux du vermicompostage urbain en ont une bonne idée)

– Qu’est-ce que la jachère ? (La quoi !?! )

– Qu’est-ce que la “révolution des riches” ?

– Combien de planètes Terre faudrait-il pour nourrir une population mondiale qui se comporterait comme les Français ? Comme les Etats-uniens ?

– Le blé avec lequel on produit l’immense majorité des farines a-t-il bonne mine ?

– Qu’est-ce que le masculinisme ? Est-ce la réponse au féminisme ?

– Les OGM et les pesticides sont-ils la seule solution à la question de nourrir la planète ?

– Que fait l’Union Européenne pour combattre l’agriculture intensive ?

– Quelle est la différence entre un désert et un champ consacré à la monoculture ?

– « Labourage et pâturage sont[-ils] les mamelles qui sèment le pain dont s’abreuvent ses enfants » ? (cela est moins une question, pour ceux qui sauront la démêler, qu’une citation du maire de Champignac dans un album de Spirou, époque Franquin)

– Un champ stérilisé par l’usage intensif de pesticides est-il irrémédiablement perdu ?

– Quel rapport entre tout cela et le fait que le gouvernement Néo-Zélandais (du moins au moment de la sortie de ce documentaire) était en train d’étudier la possibilité de faire de la prostitution un cursus universitaire comme un autre ? *

– Quel comportement constituerait, aux yeux d’un libéral de gauche comme de droite, une aberration ? *

– Quelles conditions doivent être réunies pour qu’une truie se mette à manger ses petits ? (ce qui m’amène à la question suivante)

– L’anthropophagie est-elle la réponse à la faim dans le monde ?

– Jacques Attali est-il une fille de l’air ?

Sur cette note poétique, je clos ce questionnaire.

 

 

* Les réponses aux questions suivies d’un astérisque sont à trouver dans les entretiens avec le philosophe Jean-Claude Michéa, en bonus.

** Même chose à ceci près qu’il est possible de comprendre fille de l’air (nom de ces plantes dénuées de racines) de deux manière différentes ; la deuxième est éclairée par un entretien entre de Natacha Polony avec Jacques Attali dans lequel ce dernier nous apprend qu’il n’est pas un radis.

LE ROI EST BIEN E.U. !

En voyageant sur Internet, je suis toujours impressionné par la qualité et l’intelligence de certains blogs vidéos politiques ; je nommerai par exemple Demos Kratos, Vue autrement, Trouble fait, Les choses au Claire et Penseur sauvage, (voir liens à la fin de cet article) qui sont ceux que j’ai remarqués ces derniers temps. Ces blogs ont en commun la lutte contre la désinformation par la transmission de ce qu’ils ont appris sur des sujets qu’ils maîtrisent ou dont ils ont l’expérience ; la désinformation fonctionnant essentiellement par le relais de “vérités reçues”, c’est-à-dire de dogmes, et par l’intimidation, le chantage et l’insinuation. On la reconnait aussi à l’absence d’arguments face à la contradiction.

Ce qui me frappe d’abord, c’est de penser à l’immaturité politique qui était la mienne (je suis né en 1970) quand j’avais l’âge de ces personnes, qui ne doivent pas avoir beaucoup plus  de vingt-cinq ans. Je me console en pensant à l’exemple d’Etienne Chouard, qui, entre autres nombreuses choses instructives (nous instruisant par exemple sur la véritable nature de l’Union Européenne et sur la possibilité d’« une autre Europe ») avoue qu’il ne s’est éveillé à la politique véritable qu’à l’âge de quarante-sept ou quarante-huit ans.

Professeur d’économie, Etienne Chouard qui, je crois me souvenir, a voté pour la constitution européenne en 2005 (sur ce sujet, je recommande le documentaire diffusé il y a quelques mois sur France 3 : 2005 Quand les Français ont dit non à l’Europe, disponible sur youtube) et qui s’est “réveillé” (ce sont plus ou moins ses mots en se rendant compte que l’Europe a confisqué aux Etats membres leur indépendance monétaire en les obligeant à emprunter l’argent à une banque privée, la banque centrale européenne, à qui nos impôts (pour ceux qui ont la chance d’en payer) servent à rembourser les intérêts. Incidemment, si vous croyez que payer des impôts  sur le revenu est une sorte de devoir “citoyen” inévitable, vous apprendrez peut-être que jusqu’au début du vingtième siècle, les Américains n’en payaient pas et qu’ils ont été imposés sur le revenu à partir du moment où on a confié le monopole de la création monétaire à la Federal reserve, qui comme son nom ne l’indique pas est une banque privée ; il fallait bien rembourser à cette institution privée les intérêts dus par l’Etat auquel elle fournissait ce service ; le cercle vicieux était mis en route (Information développée par Etienne Chouard dans la vidéo dont le lien se trouve ci-dessous). Aujourd’hui, les Etats-Unis sont un des états les plus endettés au monde et ils ne cessent d’augmenter le plafond de leur dette publique.

Par “politique véritable”, j’entends, comme l’entend Etienne Chouard lui-même, la question de la participation citoyenne à la vie publique, telle qu’elle existe en Suisse par exemple, sous la forme du référendum d’initiative populaire et non, bien sûr les élections nationales, qui en ce qui concerne les questions de la loi du travail et de la politique en matière d’immigration, n’ont plus aucune pertinence (sauf à voter en masse pour une sortie de l’Union européenne en espérant que le candidat concerné ne ferait pas le coup qu’a fait Tsipras au peuple grec). Le référendum d’initiative populaire donne la possibilité à des citoyens de créer ou d’abroger des lois, par exemple. Elle est de plus en plus mise en avant et  c’est aussi une promesse électorale non tenue de François Hollande.

Comme le thème de ce blog est Mensonge, fiction et vérité et qu’on n’a que très peu l’habitude de voir la vérité en action à la télévision, je voudrais aussi en profiter pour mentionner les fictions dans lesquelles nous sommes immergés et que l’intervention de certains invités à la télévision et à la radio a le mérite d’ébranler sérieusement. Dans cette veine, les extraits de vidéos des passages à la télévision de François Asselineau ont plusieurs vertus.

La première est désagréable ; quand on a vu suffisamment de vidéos où il intervient (mais je suppose qu’on pourrait faire le même constat à partir d’autres invités non conventionnels), on se rend compte, si on n’en était pas encore conscient, du panurgisme et de l’agressivité bêlante de la plupart des journalistes de radio et de télévision et de leur manque d’arguments ; on se rend compte aussi de l’absence de pluralité fournie par le service public. Une des fictions dans lesquelles nous vivons est bien la pluralité des médias et la question de la représentativité du service public. Je me souviens des journalistes de France Inter qui avant le référendum pour la constitution européenne disaient sur les ondes sans risquer être repris par qui que ce soit : « On espère que les Français vont bien voter. » Très récemment, dans le même registre condescendant, c’est Emmanuel Macron qui après avoir dit que ceux qui ne réussissent pas à son sens « ne sont rien », enfonce le clou en déclarant : « Les Français détestent les réformes. Il faut les leur expliquer. »

La deuxième vertu des extraits d’émissions de télévision de François Asselineau est le grand plaisir qu’on éprouve à le voir mettre en sérieuses difficultés tous ces journalistes “organiques”, ce qu’il fait avec une grande aisance et sans jamais se départir de son calme. François Asselineau étant partisan du Frexit, les journalistes ne peuvent s’empêcher de décocher leurs questions pavloviennes ; mais comme ces questions sont celles que beaucoup de gens se posent et qui ne sont abordées par les grands médias que distraitement, pour ne pas dire avec dédain, finalement, on leur sait gré  de servir au moins de candides, à défauts d’être un peu plus cultivés ou plus conscients du risque d’être ridiculisés : « Vous voulez couper la France du reste du monde. ? » « Si vous ne passiez pas au deuxième tour, pour qui appelleriez-vous vos électeurs à voter ? » « Pourquoi ne vous contentez-vous pas de proposer, comme les autres candidats de renégocier les traités européens ? » « Etes-vous complotiste ? » (même si cette dernière est plus souvent une accusation qu’une question). Je vous laisse la surprise éventuelle des réponses. Encore que je ne résiste pas à l’évocation de la mine déconfite des journalistes quand Asselineau leur demande si c’est être complotiste que de relever la mise sous écoute du gouvernement Hollande ou de dénoncer l’absence d’armes de destruction massive en Irak. Démontrant ainsi en passant que comme beaucoup de mots (raciste, fasciste, homophobe, islamophobe, réactionnaire…) la seule définition fixe du mot “complotiste” est toujours : l’autre. Au passage, résisterez-vous à la curiosité de vérifier si François Asselineau est complotiste parce qu’il affirme, par exemple, que le Dalai lama est un agent de la CIA ?

La troisième vertu de l’exposition à ses réflexions et aux analyses (je parle ici plus généralement des très nombreuses et passionnantes conférences en ligne) est une bouffée d’espoir politique et économique, ainsi qu’un enrichissement historique instantané, très précieux si comme moi vous n’avez pas le temps de lire des livres d’histoire.

Par souci de pluralisme, je conseille aussi les analyses de l’économiste de droite Charles Gave. Et même si j’ai essentiellement parlé de Chouard et d’Asselineau, il y a aussi les économistes Frédéric Lordon, Bernard Friot (le théoricien du revenu universel), le site de vulgarisation scientifique astronogeek, le site Les crises d’Olivier Berruyer, Ze Rhubarbe blog entre autres… Autant de gens dont le travail fournit des occasions de gagner du temps et de la connaissance simultanément. Non pas tant à se forger une vérité dogmatique mais à apprendre à se poser les bonnes questions, ce qui est le premier devoir de la philosophie au quotidien et donc de la politique.

Suggestions :

Demos Kratos : La France est un état de droit, pas une démocratie

Vue autrement : Et pourquoi pas Mélenchon ?

Penseur sauvage : Réponse aux insoumis

Les choses au Claire : Les journalistes français, tous pourris ? – François Ruffin

Trouble fait : FranceTv m’a censuré politiquement sur YouTube.

Etienne Chouard : Sur la création monétaire et la réserve fédérale

La question hardcore posée à Etienne Chouard

Illustration : Zbigniew Rogalski ; Tracking

COPIRATE

En décidant d’écrire sur ce qui suit, je me suis d’abord dit que je m’éloignais de mon sujet, qui est Fiction et littérature. Mais pas tant que cela en fait puisqu’il va beaucoup être question de fictions, mais de fictions que nous vivons.

A en croire certaines séries américaines, il est devenu acceptable pour un homme (prendre homme au sens large qui englobe aussi bien le mahatma Gandhi que Sarah Palin) de pouvoir répondre à une objection : « Obviously I… » suivi de la négation de ce qu’on vous reproche avant de (ne pas vraiment) répondre. Exemple : « Monsieur ou Madame X, en promettant de ne licencier aucun de vos employés avant d’annoncer soudainement leur licenciement, vous avez montré un certain mépris pour (au choix) leur conditions de travail, les lois syndicales, la vérité, etc. Réponse : « Il est évident que j’accorde une grande importance aux conditions de travail, aux lois syndicales, à la vérité, etc. mais permettez-moi de vous dire que, etc. »

On ne dira pas assez la capacité de sidération de toute expression de déni, que les propos concernés contredisent d’autres propos tenus par la même personne ou des actes.

Le documentaire Les règles du jeu, réalisé par Claudine Bories et Patrice Chagnard, nous fait suivre une poignée de jeunes sans diplômes pris en charge par un cabinet  payé par le gouvernement pour aider gratuitement ces jeunes à trouver du travail. Plus ou moins sympathiques, les protagonistes de ce film en sont l’âme, et sont tous attachants parce que tous s’apprêtent à sacrifier une innocence que le spectateur, qui est probablement un familier de ce qu’on appelle “la vie active” a perdue depuis longtemps. Une des nombreuses choses qui m’ont frappé est le commentaire d’un des deux auteurs, enregistré dans les suppléments, parlant de la seule jeune fille intervenant dans le film, une Lolita taciturne, butée et de bonne volonté ; dans ce commentaire, l’auteur expose la violence symbolique, c’est-à-dire la persuasion, le formatage nécessaires pour que ces jeunes gens renoncent à des valeurs que les auteurs disent profondément ancrées dans les milieux populaires, qui sont celles de vérité, de sincérité, quand tout ce qu’on leur apprend, pour “se vendre” en entretien d’embauche est de près ou de loin associé à des tactiques de mensonge. Incidemment, les auteurs remarquent que nous baignons tellement dans une atmosphère de mensonge que nous ne nous en rendons plus compte (qu’on se rappelle, par exemple, que rien dans la constitution de la cinquième république ne contraint le président élu à tenir ses promesses).

Récemment, j’ai moi-même postulé auprès d’une société ; mais contrairement à Kevin, Lolita, ou Karim, j’ai eu la chance de naître dans un milieu qui m’a préparé en très large partie à ce jeu de rôle… Du moins jusqu’à un certain point. Je vis à Bruxelles et c’est à la vénérable Alliance française que je me suis adressé. Lors d’un entretien qui a duré une bonne heure, au cours duquel je suis allé de surprise en surprise, j’ai eu l’occasion de reconnaître la formule négatrice « Il est évident que… ».

L’Alliance française du moins en Belgique, n’engage que des travailleurs indépendants, dont je suis et « Il est évident que » cette vénérable organisation est consciente des contraintes du statut d’indépendant (je simplifie pour les chômeurs et les employés : payé à l’heure ou à la livraison de commande, pas de congés payés, pas de chômage, aucune sécurité d’emploi, des charges sociales non proportionnelles aux revenus, ce qui veut dire qu’en période difficile on doit s’acquitter d’une base trimestrielle de quelque 800 euros, même s’il faut pour cela sacrifier une partie de son loyer ou de ses courses pour pouvoir les payer, situations qu’ont connue et connaissent beaucoup d’indépendants).

Traduite du français au français : la formule « Il est évident que nous sommes conscients des contraintes du statut d’indépendant » signifie : « Nous sommes prêts à DIRE tout ce qu’il faut si cela suffit à faire croire que nous ne nous en fichons pas royalement. »

Comment l’Alliance Française se montre-t-elle « consciente » ? Eh bien en le disant et en vous regardant dans les yeux, avant de vous expliquer que vous êtes « encouragé » à suivre des formations afin de vous aider à vous glisser plus facilement dans le moule de « la marque AFBE » (Alliance française Belgique ; où on est très friands de sigles). L’Alliance française est aussi inventive que la langue dont elle promeut l’enseignement puisque, ayant lu le contrat en quatorze pages et 30 points en petits caractères, je suis amené à comprendre qu’ « encouragé » signifie « contraint » à suivre au moins deux formations par an, dont, après relecture du contrat, je m’aperçois que ces stages sont effectués AUX FRAIS DE L’ENSEIGNANT. C’était tellement gros que cela m’avait échappé à la première lecture.

L’autre point qui me fait basculer davantage dans la fiction vécue et m’a persuadé de ne pas travailler avec cette vénérable institution est la question des droits d’auteur, dont on a eu la délicatesse de ne pas me parler en face. Lisant toujours le sympathique contrat en quatorze pages et 30 points en petits caractères, j’apprends que le professeur indépendant travaillant pour l’Aèfbéeu renonce intégralement à la paternité des documents qu’il crée dans le cadre des cours qu’il donne pour cette vénérable institution. Avec permission donnée à l’AFBE, stipulée par le contrat, de modifier les documents en question à leur guise, ce qui a le grand courage de contrevenir aux bases même de la propriété intellectuelle.

Et là je dois saluer la grande ingéniosité d’un organisme bien conscient de ne pas rémunérer le travail de préparation de cours donnés par ses professeurs indépendants, préparation dont la création éventuelle de documents pédagogiques ne représente qu’une partie. L’Aèfbéeu en est tellement consciente qu’elle rend hommage à ses professeurs indépendants en s’appropriant le fruit de leur travail, ce qui est le plus grand compliment qu’elle puisse leur faire puisque la création n’a pas de prix.

C’est une autre raison pour laquelle je ne puis malheureusement pas me résoudre à travailler pour ce vénérable organisme, étant en train de me renseigner auprès d’un juriste spécialisé dans les droits d’auteur sur la possibilité de faire passer une partie de ce que je facture en propriété intellectuelle (en vertu de l’extension juridique récente de cette notion), ce qui serait une autre manière de faire reconnaître mon travail. Malgré le caractère d’hommage qu’aurait représenté la confiscation de mes droits d’auteur, je n’aurais pu m’empêcher de me sentir, ingrat que je suis, un peu lésé.

 

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DISSERTATION LITTÉRAIRE ET DOUBLE CONTRAINTE (8) Convaincre et persuader

CONVAINCRE ET PERSUADER

Le sujet tarte à la crème couvrant la littérature d’opinion est formulée de la manière suivante : « Selon vous, la littérature est-elle un bon moyen de convaincre et de persuader ? » avec la concession remarquable qu’elle fait à la précision en employant deux verbes, convaincre et persuader.

Le dissertateur est saisi de vertige : attend-on vraiment de lui qu’il sanctionne de son jugement le travail de siècles d’écrivains qui l’ont précédé, à la plupart de qui, selon l’antienne, il doit sa propre liberté d’expression ou ce qu’il en reste ? En réalité, il s’agit de s’interroger sur les limites de la littérature d’opinion. Rien que cela. Pourtant d’une certaine manière, il est évident que le sujet n’attend pas des lycéens qu’ils s’attaquent à une tâche qu’aucun universitaire ne définirait de la sorte, mais il suffit de faire un tour sur les forums pour constater qu’ils sont plus que déconcertés par la formulation des sujets.

Exposition : Les écrivains sont d’abord des hommes qui appartiennent à leur époque, et même, compte tenu d’une sensibilité plus vive, qui participent plus étroitement aux affaires marquantes de leur temps. (1)

Sensibilité plus vive des artistes : voilà un lieu commun dont les origines sont assez faciles à identifier : le romantisme, la bohème et le mythe de l’artiste maudit. Les écrivains se trouvent idéalisés par cette phrase. Quant à l’engagement, est-il le propre des artistes, a fortiori des écrivains ? Que dire de Paul Léautaud, Thomas Pynchon ? Que dire de l’isolement plus fréquent que requiert la pratique de l’écriture ou de la plupart des formes d’art ?). L’engagement semble être compris automatiquement comme engagement pour le bien ; que dire de la source d’embarras que sont des écrivains comme Pirandello, Céline, Knut Hamsun, Heidegger, Ezra Pound… ?

Aussi n’est-il pas étonnant de voir ces témoins mettre leur art au service d’une cause politique ou de courants de pensée. C’est ce que nous appelons la « littérature engagée ». 

George Orwell, qui était très sensible à toute forme de verbiage, de notions creuses, aurait probablement épinglé cette tentative de faire semblant d’avoir dit quelque chose. Il serait difficile de dire si les écrivains s’engagent plus que les simples mortels. Je ne sache pas que la majorité des résistants aient été écrivains. Ce qui n’est pas étonnant, en revanche, c’est de voir les hommes s’engager avec les moyens qu’ils ont ; mais beaucoup d’écrivains et beaucoup de personnes qui ne sont pas écrivains  se sont engagés non seulement par l’écriture, mais par les actes ; la pratique de l’écriture distingue les écrivains du reste des hommes mais pas le fait d’engager leurs convictions et d’avoir ce qu’on appelle le courage de ses opinions.

Énoncé du sujet : Il est légitime de se demander si ce type de littérature est efficace, [et] en particulier [,] si les textes qu’elle produit, malgré la complexité de leurs formes d’argumentation, sont un bon moyen de convaincre et de persuader. 

Je remarque que le modèle ne se donne pas la peine d’expliquer ce que serait un texte littéraire « efficace » ou un autre qui ne le serait pas. Il faut probablement entendre  convaincant, mais il est impossible d’aller plus loin sans se reposer sur un exemple.

Annonce du plan : Il est vrai qu’habituellement un bon écrivain arrive à nous faire adhérer aux idées qu’il défend. 

Il est vrai qu’habituellement, un raisonnement circulaire trouve en lui-même la preuve de ce qu’il avance. Cela dit, on a l’air de trouver les lecteurs bien influençables. C’est une constante dans le sujet de dissertation : les lecteurs et le public sont hardiment considérés comme des éponges qui s’imprègnent du texte sans opposer aucune résistance.

Cependant la complexité des moyens mis en œuvre peut être un frein et c’est souvent en dehors de la stricte argumentation que les hommes de lettres nous aident le mieux à rejoindre leurs causes.

Remarquons que  cette « complexité des moyens » est établie grâce à une économie magistrale d’exemples et de définition.  Remarquons encore que c’est cette « complexité des moyens » non démontrée (les textes de George Orwell sont lumineux et très accessibles) qui conditionne le développement qui suit.

Développement : La littérature est un bon moyen de convaincre et de persuader.

On a l’air de trouver les lecteurs, éduqués ou non, très influençables. Tout argument d’autorité mis à part, la lecture est-elle un procédé passif au cours duquel le lecteur se comporte comme une éponge jusqu’à la prochaine lecture ? Ou bien est-elle une sorte de conversation à deux, conversation qui peut se poursuivre en dehors du temps de lecture proprement dite, entre le texte et le lecteur, amené à se poser des questions, à apprendre des faits nouveaux ou à les examiner sous un angle inédit ? Autrement dit, les lecteurs sont-ils les jouets des écrivains ?

De même, le texte théâtral, parce qu’il s’adresse très directement à des spectateurs présents dans une salle, joue peut-être davantage sur la persuasion.

On pourrait objecter que le roman s’adresse très directement à un lecteur présent dans la pièce où il lit, alors qu’on peut très bien considérer au contraire qu’entre le texte théâtral joué et le public, il y a précisément les médiateurs que sont le metteur en scène, et les comédiens. Ce qu’il est légitime de se demander, c’est s’il est question de ce qu’on appelle en anglais suspension of disbelief – c’est-à-dire le contrat tacite entre public et œuvre de fiction – ou de la tentative de rallier le public à telle ou telle cause. Nous allons voir que pour que sa thèse tienne, le sujet a besoin d’imaginer une foule abstraite malléable.

En effet, le théâtre est un lieu où se trouvent réunis des personnes qui éprouvent collectivement des émotions semblables. 

Il serait indiqué de se demander pourquoi le modèle considère si volontiers les divers membres du public comme autant d’automates, de pianos mécaniques sur lesquels le texte et le jeu théâtraux vont enfoncer exactement les mêmes touches dans le même ordre. La  supposition selon laquelle le théâtre jouerait davantage sur la persuasion sous prétexte qu’il s’adresse à plusieurs personnes en même temps est assez mystérieuse. Est-il démontré que la persuasion agit plus facilement sur un public réuni que sur un lectorat dispersé dans le temps et dans l’espace ?

De ce point de vue, il convient de relever que la littérature est plutôt élitiste : elle s’adresse (et particulièrement au XVIIIe siècle) à un public cultivé. Écrire suppose un lectorat. Un petit nombre seulement de personnes cultivées ont lu, en leur temps, les philosophes des Lumières.

Est-il utile de prendre en compte l’impact des œuvres littéraires sur ceux qui ne les auraient pas lues pour répondre à une question portant sur la pouvoir de conviction de la littérature ? Ce n’était pas le sujet. Le taux d’analphabétisme ou d’illettrisme d’une époque donnée ne répond pas au problème posé par le sujet (posé comme un lapin, car à ce rendez-vous entre la question et la réflexion, l’intelligence ne s’est pas donné la peine de se déplacer)

On peut penser que le texte théâtral touche un nombre plus important de personnes. Mais, là encore, seule une fraction bien précise de la société se rend plus ou moins régulièrement dans une salle de théâtre. Les spectateurs de La Guerre de Troie n’aura pas lieu ne sont pas légion.

J’avoue que je suis un peu perdu : je ne me souviens pas que le sujet de cette dissertation ait été : « Quel type de public et quelle proportion de la population les textes argumentatifs, les pièces de théâtre, etc. touchent-ils ? » Quant aux spectateurs, de quoi ressortent-ils convaincus après la représentation de cette pièce ou du Misanthrope dont ils n’étaient pas convaincus avant ? S’il s’agit de faire changer les mentalités de son époque, alors examinons les pièces de théâtre contemporaines.  Quelle étude pourra nous faire juger de l’état d’une conscience du public avant et après la représentation d’une pièce de théâtre ? Si la pièce présente des points de vue contradictoires, auquel de ceux-ci est-elle censée faire adhérer ? Serait-il question de littérature de propagande ?

Enfin les procédés stylistiques de l’argumentation nécessitent une certaine culture, une connaissance de la langue, de l’histoire, des idéologies. Que penser du lecteur qui prendrait au pied de la lettre la fin du texte de Voltaire ? À quelles extrémités serait porté celui qui lirait l’argumentaire de Montesquieu sur l’esclavage sans en saisir l’ironie ? 

Argument rebattu. Cela dit, l’humour et l’ironie sont-ils distribuées par les mêmes fées regardantes qui distribuent la culture ? Dieu sait que les gens cultivés aimeraient avoir de bonnes raisons de le croire. De la même manière, nous ne pouvons pas nous préoccuper de ceux qui comprendraient mal une œuvre, manqueraient d’humour ou de détachement au point de la prendre au premier degré. Le lecteur qui prendrait à la lettre l’argumentaire de Montesquieu sur l’esclavage serait-il obligatoirement converti en faveur de l’esclavage ? Il pourrait au contraire être révolté par ce qu’il prendrait pour les opinions esclavagistes de Montesquieu. Montesquieu dont je me souviens que notre professeur de français nous a appris qu’il détenait des actions dans des sociétés qui organisaient la traite des noirs ; Montesquieu n’aurait-il pas lu Montesquieu ? Mal lu peut-être ; en tout cas, c’est regrettable.

C’est peut-être en dehors de la stricte argumentation que les écrivains nous aident le mieux à rejoindre leurs causes.

Ce faisant, se garantirait-on de convaincre un public non acquis à nos idées ? Encore une fois, pour un exercice qui se présente comme un encouragement à la réflexion personnelle, toutes les propositions de traitement de ce sujet que j’ai pu lire épousent le même canevas. Se pourrait-il que personnel soit synonyme de collectif, que pensée individuelle soit synonyme de pensée uniforme ? Qui peut garantir qu’un lecteur sera acquis aux thèses d’une Ayn Rand, d’un Houellebecq ou d’un Victor Hugo après avoir lu leurs romans ? L’humanité lectrice est-elle aussi influençable que le traitement de ce sujet a l’air de le suggérer ? La fiction n’est-elle pas remplie, comme l’est la réalité, de gens qui essaient de vous rallier à leur cause, comme le Homais de Madame Bovary ? Homais est-il un porte-voix de Flaubert ? Si ce n’est pas le cas, n’est-ce pas très dangereux, voire irresponsable de la part de cet écrivain d’avoir planté un personnage aussi peu fréquentable et de lui avoir décerné la Légion d’honneur ?

Synthèse : Comme nous l’avons vu, les écrivains, souvent persuadés qu’ils avaient un rôle de guide à assumer à l’égard de leurs contemporains, se sont naturellement servis de toutes les ressources de leur art pour faire avancer leurs idées au risque de rebuter leurs lecteurs par la complexité des formes d’argumentation employées. 

Ainsi la Lettre sur les aveugles de Diderot, tellement tombées dans l’oubli en raison de la complexité de ses formes d’argumentation qu’elle a été publiée en format de poche et qu’elle est disponible au prix exorbitant de deux euros (j’attire l’attention du lecteur demeuré – que le  lecteur doué d’un peu de discernement saute cette incise – sur le fait que je viens d’avoir recours au procédé de l’ironie).

En fait les textes majeurs que nous continuons de lire aujourd’hui sont ceux qui échappent aux règles strictes du genre argumentatif par leur fantaisie, leur originalité, leur capacité à nous émouvoir, par les récits auxquels ils nous convient. 

La conclusion de ce traitement, censée ouvrir la problématique, régresse à ce qui était le présupposé du sujet : que la majorité du public aime qu’on lui raconte des histoires, qu’elles soient vraies ou fictives. La question de savoir quel rôle jouent ces histoires (du roman au conte en passant par les faits-divers et les anecdotes) dépasse de très loin le champ de la littérature et touche à celui de la sociologie et de l’anthropologie.

Dans la mesure, où le texte littéraire ne recherche pas seulement une efficacité immédiate dans une démonstration rationnelle, mais qu’il est capable de nourrir aussi le plaisir du lecteur, il peut devenir intemporel et continuer de nous intéresser. 

ce qui ne répond pas du tout au problème posé par le sujet, qui était, je le rappelle : « La littérature est-elle un bon moyen de convaincre et de persuader ? »

Élargissement : Pourtant on peut regretter qu’aujourd’hui, la littérature, prisonnière de sa complexité, ne soit plus le vecteur privilégié pour défendre une cause auprès du grand public 

Malgré un taux d’alphabétisation beaucoup plus élevé qu’au XVIIIe siècle ?

Cinéma, chanson, bandes dessinées, d’un abord plus facile, ont désormais pris la relève 

La chanson n’existait-elle pas à l’époque de L’encyclopédie ? La littérature de divertissement n’existait-elle pas et Les Misérables n’était-il pas en grande partie un roman de divertissement, construit de manière à captiver son lecteur, notamment en ayant recours à des procédés mélodramatiques ?

En passant par le crible de la dissertation littéraire (et tel qu’en témoigne le désarroi des lycéens sur les forums) il advient des œuvres littéraires la même chose qu’il advient des ingrédients naturels utilisés dans la confection de certains produits alimentaires industriels : ils sont rendus méconnaissables. Cela revient un peu à se demander : « Si le bonbon Haribo en forme de fraise s’appelle Fraise Haribo, alors pourquoi vouloir continuer à manger des fraises ? Vous avez quatre heures et vous appuierez votre réflexion d’exemples tirés de la gastronomie, de l’agriculture et du jardinage. »

 

(1) Le traitement en italique é été trouvé sur Internet mais ne se distingue en rien des traitements (censés « développer l’esprit critique ») proposés dans les manuels officiels, tels que La dissertation en français (Aude Lemeunier, Hatier, 2008)

LA FOIRE AUX CLICHÉS : RÉALISME ET “IMITATION”

 

Voici ce qu’on peut lire dans les manuels de dissertation :

« Le roman se définit d’abord comme un récit fictionnel. Pourtant les auteurs ont très vite compris l’intérêt de rattacher à la réalité ces personnages de papier sortis de leur imagination, pour leur donner plus de force et de crédit auprès de leurs lecteurs. Ils ont donc cherché à atténuer les frontières entre leur invention et la réalité.C’est pourquoi on peut en particulier se demander si la tâche du romancier, quand il crée des personnages, ne consiste qu’à imiter le réel. »

Le sujet a déjà répondu en disant que le roman se définissait d’abord comme une fiction.

Nabokov écrit (et croit si bien dire) le réalisme est « une notion qui reste à définir ». Le sens de cette notion est a priori assez clair, quand il s’applique à des domaines visuels mais se craquèle vite si on commence, par exemple, à parler d’effets spéciaux réalistes, c’est-à-dire qui donnent une impression de réalité, quand bien même ce serait au service d’une histoire d’invasion mondiale par des êtres extra-terrestres déterminés à éradiquer l’humanité.

Quand on se mêle de l’appliquer à la narration, son sens se brouille encore. Signifie-t-il alors : vraisemblable ? logique ? précis ? fidèle à la réalité ? véridique ?

L’imprécision, voire la fausseté de cette notion et le manque de pertinence de cette manière de considérer la fiction sous cet angle sont encore plus évidents quand il s’agit de littérature. Les sujets qui suivent abordent la problématique du traitement des personnages.

Comme d’habitude le traitement de dissertation fait mine d’organiser une réflexion critique en se dirigeant vers une opération de ménagement de la chèvre et du chou : création de personnages = “imitation” du réel + imagination (sans compter que comme d’habitude, des lycéens qui ne sont pas des écrivains et a fortiori des écrivains de fiction sont censés se poser des questions sur la création littéraire).

Or cette conception du réalisme (réalisme = imitation = miroir du réel) n’est pas sans rencontrer d’inévitables écueils.

« En partant des textes du corpus, vous vous demanderez si la tâche du romancier, quand il crée des personnages, ne consiste qu’à imiter le réel. »

Tout d’abord, il est permis douter, comme cela semble aller de nouveau de soi, que le roman « imite le réel » dans quelque mesure que ce soit. Un roman qui le ferait se contenterait peut-être de raconter des faits qui se sont réellement produits. Or cela ne s’appelle un roman que pour des raisons commerciales. La seule forme d’imitation que connaisse la littérature est le pastiche. En fait d’imitation, le roman, est une expérience virtuelle ; le moi qui lit n’a ni yeux pour voir le monde qui lui est décrit, ni mains pour le toucher, ni oreilles pour entendre les paroles des personnages… il n’a que son imagination alimentée par la lecture de signes graphiques organisés.

Même appliquée à la peinture figurative réaliste, la notion de copie du réel est insuffisante ou exagérée car la peinture convertit des sujets en trois dimensions à des images en deux dimensions. Cela dit, la notion de réalisme en peinture a une pertinence car la peinture imite les phénomènes de la vue : couleur, volume, profondeur, lumière.

Mais voyons donc où nous mènera cette question dans un devoir type :

« Suffirait-il donc de mimer ses amis ou connaissances pour faire naître un personnage de roman digne de ce nom ? La création littéraire d’un héros romanesque ne serait-elle qu’une œuvre de copiste ? »

La métaphore est ici à user avec les plus grandes précautions. Même formulée sur le mode interrogatif, cette supposition induit le lecteur en erreur. L’idée qu’un roman puisse être une œuvre de « copiste », même dans le cas d’un roman inspiré de faits réels, est une grossière erreur : tout comme mimer signifie imiter les gestes, les attitudes au moyen de gestes et d’attitudes, un travail de copiste ou de plagiat ne peut porter qu’entre deux supports identiques car le modèle d’un plagiat de roman ne peut être qu’un autre roman.

Mais si le terme de copiste ou de plagiat est à envisager comme une métaphore, la réflexion ne la précise pas. Soit on vient d’énoncer une platitude, soit on parle de romans qui ne racontent que des faits qui se sont réellement produits (par exemple L’adversaire d’Emmanuel Carrère, qui est né des entretiens de l’écrivain avec le meurtrier Richard Romand).

En fait, seules les biographies et les livres d’histoire pourraient  à la rigueur être considérés comme des copies du réel ; mais quand on a dit cela, on n’a pas dit grand-chose. Même la création d’un personnage de roman à partir de seules observations échappe de facto au soupçon de “plagiat” et de “copie”. Tout simplement parce qu’il s’agit d’un travail d’observation, d’interprétation et de composition, de la conversion d’un monde sensoriel en langage.

Pour dire les choses autrement, la description écrite exhaustive (et illusoire) d’un tableau ne saurait jamais être considérée comme une copie, au sens propre comme au sens figuré. Voir, cependant, les merveilleuses descriptions de tableaux dans les chroniques que Baudelaire a consacrées aux salons de peinture. Leur précision les dote d’un formidable pouvoir évocateur. Pourrait-on pour autant les qualifier de descriptions ?

Mais que serait-ce qu’un roman qui ne serait qu’une œuvre de copiste ? Un plagiat ?

Imaginons le romancier à sa table de travail. Il est évident que son roman n’aura pas pour décor le bureau du romancier et les informations immédiatement transmises par ses sens, c’est-à-dire le réel immédiat. D’ailleurs, même s’il tentait cette expérience : le fait de nommer la table sur laquelle il est en train de travailler relève-t-il de la copie ? Du plagiat ?

Le langage copie-t-il le réel ?

Les mots copient-ils le réel ?

Le mot table est-il une copie de l’objet table ?

Si le roman imite quelque chose, ce n’est pas la vie, les données sensorielles que nous percevons, mais ce qui se passe quand nous (nous) racontons notre vie, que nous faisons le bilan de notre journée ou racontons une anecdote qui nous est arrivée, phénomènes purement verbaux. Pour être plus précis, un roman ne serait pas “l’imitation” de la vie, mais l’imitation, le développement et l’ “agrandissement” de ce qui se passe quand on raconte une anecdote vécue.

(Illustration : Zbigniew Rogalski (détail))

FICTION ET VÉRITÉ (Galaxy Quest)

GALAXY QUEST

Une bonne fiction peut nous donner l’occasion de nous demander ce que nous ferions à la place de tel ou tel personnage. Parfois certains films répondent sans en avoir l’air à la question de savoir s’il faut dire la vérité à tout prix.

En plus d’être excellent divertissement, le film Galaxy quest (je ne dirai pas « est une réflexion sur » car il ne réfléchit pas à la place de son public) peut aussi inciter le spectateur à se poser la question de la place de la fiction dans notre existence.

Les héros de ce film sont les acteurs vedettes d’une série de science-fiction, Galaxy quest, qui a eu son heure de succès dans les années quatre-vingts. Quand le film commence, les acteurs en sont réduits à faire des apparitions dans des festivals de science-fiction (les fameux “Comic-conventions” ou « comic-con » qui passionnent les geeks de la série Big Bang theory) ou à inaugurer des centre commerciaux.

Dès les premières scènes, comme toutes les comédies qui se distinguent, Galaxy quest prend son sujet au sérieux en montrant avec justesse les failles des personnages, tout particulièrement celles de l’acteur principal, qui joue le commandant du NSEA Protector  dont les années de déclin ne semblent pas avoir altéré l’optimisme. Ses partenaires s’amusent de l’enthousiasme et du naturel avec lequel il « revit » ses aventures auprès de ses fans comme s’il s’agissait de souvenirs (1), tout en ne pouvant s’empêcher d’admirer la candeur qu’il a réussi à préserver. Il est vrai qu’il conserve sa gaité dans l’alcool.

Pourtant, son enthousiasme sera sérieusement mis à mal quand il surprendra les commentaires le décrivant comme un ringard inconscient du mépris de ses partenaires. Seul un événement exceptionnel le tirera de cette crise ; cet événement se produira sous la forme d’un appel au secours émanant d’un quatuor de personnages habillés en noir (d’une gentillesse désarmante) qui lui expliquent qu’ils sont des Thermiens venus sur terre pour implorer son aide.

Tandis que le commandant les prend pour des illuminés qui prennent leur costume de cosplay un peu trop au sérieux, le spectateur, lui, comprendra vite que ces quatre personnages sont réellement des extra-terrestres qui voient en les personnages de la série Galaxy quest les sauveurs potentiels de leur peuple en danger. En effet, ignorant les concepts de fiction et de mensonge, ils prennent la série pour une collection de documents historiques.

Une fois que toute la distribution de la série (croyant d’abord qu’il s’agit d’une opportunité de travail) se trouve embarquée dans l’aventure, les Thermiens leur font une surprise de taille en leur faisant découvrir le vaisseau qu’ils ont construit pour eux, réplique exacte de celui de la série, qui ressemble beaucoup à celui de Star Trek, à laquelle Galaxy quest envoie ses hommages tout en parodiant ses conventions. (le choix du terme “parodie” est délicat ; quoi qu’il en soit, Galaxy quest n’a rien à voir avec La folle histoire de l’espace de Mel Brooks, film très amusant où rien n’est pris au sérieux).

Je ne raconterai du film que ce qui est nécessaire pour rendre explicite la réflexion subtile qu’il développe en filigrane sur la fiction et le mensonge (réflexion que le spectateur est libre d’ignorer car le scénario, qui ne présente pas une faiblesse, fonctionne aussi sur les conventions du genre, qu’il expose en même temps qu’il en fait des moteurs de l’action).

A partir du moment où ils comprennent dans quoi ils sont embarqués, que Sarris, l’ennemi des Thermiens, est un véritable dictateur sanguinaire et que la méprise initiale pourrait bien se transformer en opération suicide, les acteurs ne doivent plus seulement faire le choix douloureux de l’héroïsme : ce choix est alourdi par des considérations morales, comme le fait que les Thermiens, en les prenant pour des héros, leur ont rendu leur dignité. Le spectateur se dit que la chose la plus raisonnable à faire serait de dire la vérité aux Thermiens et de les forcer à s’adapter à la réalité des choses ; en même temps, on se doute qu’en confisquant leurs illusions aux Thermiens, on provoquerait une découragement dont ils ne se relèveraient pas et dont leur ennemi profiterait pour les anéantir (2).

Je dirai seulement pour ne pas le déflorer que les personnages doivent agir ; et que c’est l’action qui leur permet de savoir ce qu’ils pensent et ce qu’ils veulent. Comme cela arrive aussi dans la vie, quand on n’est pas paralysé par de fausses questions.

Allant jusqu’au bout de sa logique, le film n’éludera pas la question centrale de la fiction, du mensonge et de l’imposture (qui sont une seule et même chose pour les Thermiens) en mettant les personnages dans la situation de devoir révéler qu’ils ne sont que des acteurs et non des héros. A ce point du déroulement de l’histoire, leur aveu est beaucoup moins justifié puisqu’ils ont déjà mis plusieurs fois leur vie en danger pour aider les Thermiens. Il faut noter que s’ils font cet aveu, la mort dans l’âme, c’est parce qu’avant un dernier retournement, l’ennemi des Thermiens, qui a compris qui ils étaient, les oblige à révéler à leur chef leur nature de saltimbanques, pour le seul plaisir d’infliger à ses victimes une souffrance de plus. (3)

A ce point, le spectateur se demande à la fois comment les héros vont retourner la situation, et aussi, si le film va laisser les Thermiens dans cet état désespérant de lucidité, ce qu’on ne leur souhaite pas, comme on ne souhaite à personne de vivre dans un monde désenchanté.

 

(1) Il faut d’ailleurs noter que les fans traitent tous les acteurs de la série comme s’ils étaient leur personnage et non comme s’ils le jouaient ; on pourrait penser que le film se moque des fans, ce qu’il fait affectueusement ; cependant tout au long de son déroulement, s’il y a une chose dont le film ne se moque pas, c’est de la fiction et de ceux qui y croient ; en fin de compte, on peut comprendre que les fans sont simplement des gens à qui la fiction offre la chance d’une double vie.

(2) Dans la réflexion qu’il développe sur le film Matrix dans le passionnant A pervert’s guide to cinema, Slavoj Zizek imagine une troisième pilule proposée à Neo. La première lui permet de retourner dans son monde d’illusion, (celui qui ressemble à notre quotidien) ; la seconde le fait définitivement quitter l’illusion pour la réalité (cauchemardesque et apocalyptique) ; la troisième pilule, imaginée par Zizek, permettrait de percevoir ce que l’illusion contient de réalité ou de vérité, et de comprendre que l’illusion est une interface par laquelle nous négocions avec la réalité et la vérité, ce que tous les gens qui aiment la fiction comprennent déjà instinctivement. (Zizek conclut : « Si on ampute la réalité des fictions symboliques qui la régulent, on supprime la réalité elle-même. »)

(3) C’est en se faisant passer les “documents historiques”(le début d’un épisode de la série Galaxy quest) que Sarris comprend que les alliés terriens des Thermiens ne sont que des saltimbanques. Il est donc intéressant de noter qu’à travers le personnage de Sarris, le film établit un parallèle entre le mal, la fureur destructrice, et l’indifférence à la fiction.

Car la fiction, en nous aidant à nous mettre à la place de personnages imaginaires dont le destin dépasse les limites de notre expérience, peut nous permettre de cultiver notre empathie.

Dans le chapitre intitulé Les lâches sont dangereux de son recueil Vérités et mensonges en littérature, Stephen Vizinczey nous fournit un exemple contraire, celui  de Franz Stangl, concepteur du camp de Sobibor et directeur de celui de Treblinka, homme ordinaire, époux et père de famille, à qui manquait « la capacité d’imagination qui lui aurait permis de se mettre à la place des autres », c’est-à-dire, ses victimes, qui n’étaient pour lui que des statistiques. « Stangl est parvenu à ne pas comprendre ce qu’il faisait pendant qu’il était à Treblinka […], mais après la guerre, quand il vivait au Brésil et lisait tous les comptes rendus du procès d’Eichmann […], il comprit finalement que la « cargaison » dont il s’occupait à Treblinka était  composée d’êtres humains. Le lendemain du jour où il parut comprendre qu’il était coupable, il mourut. Peut-être n’est-il pas déplacé de noter […] que l’état [démocratique], pour préserver sa sécurité, doit cultiver l’imagination. »

DISSERTATION LITTÉRAIRE ET DOUBLE CONTRAINTE (7)

QUELQUES SUJETS COMMENTÉS (3): LA POÉSIE ET LE THÉÂTRE

D’où provient selon vous l’émotion que l’on ressent à la lecture d’un texte poétique ? 

Pour le lecteur contemporain, ce sujet fait plutôt penser à la neurologie qu’à la littérature. En lisant le traitement du sujet mis en ligne, on se rend compte que la véritable question est : quels sont les ingrédients de la tradition poétique classique ? Ce n’est pas sans ouvrir un abîme de questionnement puisqu’il semble impossible de réconcilier le problème apparent de la question : les émotions du lecteur en tant qu’individu avec la réponse : la tradition poétique, phénomène culturel, donc collectif (voir chapitre III sous-section 5 : La poésie).

 

– Pensez-vous que la souffrance soit nécessaire à toute poésie ? 

Etant donné que la poésie peut se confier pour mission d’exprimer tout le registre des émotions, on peut se demander pourquoi c’est la souffrance qui est présentée comme emblématique de la poésie. La stratégie binaire de la dissertation oriente la réflexion vers la thèse de la souffrance, l’antithèse des autres fonctions de la poésie et une synthèse forcément controuvée.

Ce sujet repose sur le cliché du poète, de l’artiste qui souffre et fait équivaloir une souffrance exprimée dans une œuvre d’art à une souffrance ressentie par le poète ; à moins qu’il ne s’agisse de la souffrance du lecteur. La première chose à se demander serait peut-être de savoir d’où vient cette idée reçue. D’où vient l’idée selon laquelle le poète souffrirait plus que le commun des mortels ?

Pourquoi le sujet n’est-il pas formulé comme suit : d’où vient-il que nous associons la poésie à l’expression de la souffrance, plus particulièrement de la souffrance psychologique ?

 

QUELQUES SUJETS COMMENTÉS : LE THÉÂTRE

Pensez-vous comme Anne Ubersfeld que le spectateur soit attiré par les idées contenues dans une pièce de théâtre ? 

Ce sujet est formulé de manière parfaitement fantaisiste. De quel spectateur parle-t-on ? Pourquoi faut-il encore une fois se livrer à des contorsions intellectuelles pour apporter un peu de sens à cette question (en prenant le risque d’être hors sujet, ce qui ne serait pas le cas si la dissertation était l’art de bien poser les problèmes (j’y reviendrai) ? Peut-on imaginer un spectateur disant « Je vais voir telle pièce pour les idées qu’elle contient mais pas pour ce qu’elle raconte ? » Il existe de facto un théâtre qui est aussi un théâtre d’idées et pas seulement un théâtre de situations. La cantatrice chauve de Ionesco a beau être résolument absurde, voici ce qu’en dit l’auteur : Propos radiophoniques 1964 : « Les gens parlent sérieusement, ils se prennent au sérieux et il disent la plupart du temps des bêtises. Nicolas Bataille n’avait pas besoin d’une distribution spéciale. C’étaient de très jeunes comédiens… et puis alors, il s ont pris un parti, c’est-à-dire de jouer la pièce d’une façon très comique avec beaucoup de gags, à la façon des frères Marx. Ils ont répété une dizaine ou une quinzaine de jours et puis ils se sont aperçus que ça n’allait pas. Alors on a décidé de la jouer d’une autre façon, c’est-à-dire de la jouer d’une façon sérieuse, comme si c’était une vraie pièce, parce que cette pièce s’appelait et s’appelle encore une antipièce. Alors il y avait un décalage entre le jeu très très sérieux des comédiens et le langage absolument bouffon. Cette antipièce est donc, dans un certain sens, une pièce réaliste. »

La question n’est pas de savoir quel public ne se contente pas du théâtre de boulevard. De plus, par « le théâtre », on entend les deux ou trois pièces de théâtre vues au cours de l’année. Pourquoi ne pas demander tout simplement au lycéen de résumer par exemple l’histoire des Noces de Figaro, d’en exposer les enjeux et d’expliquer le rôle des différents personnages ?

 

– Molière affirmait « Le Théâtre n’est fait que pour être vu ». Commentez cette affirmation en vous appuyant sur des exemples précis.
On pourrait répondre en disant que l’avis de Molière n’engage que lui.

On pourrait aussi répondre par une pirouette grammaticale parfaitement admissible en disant que le théâtre était un lieu d’exhibition sociale (le théâtre est fait pour qu’on y soit vu).  S’agit-il vraiment de comparer l’expérience de la représentation théâtre et celle de la lecture du texte, de faire dire au lycéen, peut-être, que quand on lit un texte théâtral, on ne risque pas d’être déconcentré par les quintes de toux du voisin  ? (ou celles du comédien, en l’occurrence, le formidable Denis Lavant jouant Elisabeth II de Thomas Bernhard)

 

– Le théâtre est-il un monde ?

Sujet incompréhensible. Je serai reconnaissant à la personne qui m’enverra une proposition de traitement ou de plan, ou une présentation de la problématique.

Je répondrai par une question : Le monde est-il un monde ? (À SUIVRE)

(Photographie : Ruby Lee (sur Ruby’s blog))