TOXICOLOGIE DU LANGAGE

TOXICOLOGIE DU LANGAGE (I) : TROIS EXEMPLES

Il semble bien que le langage toxique, qu’on pourrait aussi appeler langage pervers, soit devenu la langue naturelle du pouvoir médiatique, culturel et « démocratique »

Adapté d’une histoire vraie, The insider (Michael Mann, 1999) raconte le calvaire d’un chimiste, ancien employé des grands manufacturiers de cigarettes, qui a décidé de dénoncer ses anciens employeurs : ceux-ci, en insérant dans leur tabac des additifs visant à provoquer l’accoutumance avaient trahi le serment prêté à la Cour suprême. Dans une scène, l’avocate des manufacturiers menace l’ancien employé de les poursuivre, lui et son avocat, pour le préjudice que leur porterait la révélation de la vérité, un peu comme si un meurtrier condamné pouvait poursuivre en justice ceux qui l’ont mis en prison pour l’atteinte portée à sa réputation et pourquoi pas, à sa liberté. La manœuvre de l’avocate a beau être du bluff, la langue et le réel n’en souffrent pas moins de cette intoxication. 

Si on proposait de créer une science amateur qui s’appellerait : toxicologie du langage, les exemples ne manquent pas. 

En voici quelques uns. 

LE CHEMIN DE LA HAINE

Quelques années après les attentats du Bataclan, la direction a envisagé de programmer le rappeur Médine dont le dernier album s’intitulait Djihad (la salle était devenue la propriété de  Saoudiens ; ceci a-t-il un rapport avec cela ?). La pochette le représentait tenant un Cimeterre dans une attitude clairement guerrière. Comme on peut s’y attendre, cette programmation a suscité de virulentes protestations. 
Parmi les personnes qui se sont exprimées publiquement contre cette programmation, il y avait Patrick Jardin, dont la fille avait été assassinée dans les attentats de novembre 2015 (et dont le livre Pas devant les caméras sorti en 2020, a très vite été censuré par la FNAC). 
Comme on peut toujours compter sur les hyènes – je parle des hyènes humaines, pas des honnêtes charognards –, deux journalistes du journal Le Monde Élise Vincent et Lucie Soullier se sont senties obligées de titrer en septembre 2018, un article Bataclan : un père sur le chemin de la haine ; en effet : Patrick Jardin, et c’était apparemment son tort, ne trouvait de soutien qu’auprès de ce que Le Monde désignait comme “la droite et l’extrême-droite”, notamment un Renaud Camus, “théoricien du grand remplacement” (mais alors qui sont les praticiens ? voilà la question qui n’est jamais posée). Patrick Jardin avait déclaré – et on peut le comprendre  – qu’il avait « la haine » : contre tout ce qui avait rendu possible les attentats du Bataclan – et notamment l’enchaînement de décisions politiques ayant mené à ce que des forces armées postées à proximité des attentats reçoivent l’ordre de ne pas intervenir. 
Le choix de ce mot, haine, interdit automatiquement le débat puisqu’il fait planer l’accusation de crime de haine (qui pose de nombreux problèmes dont le droit ne s’est pas embarrassé : la haine est un sentiment et non un acte)
Ça n’a pas empêché ce mot de fleurir en un printemps permanent de “contenus haineux” sous l’œil impitoyable des ayatollah antiracistes. Interpréter comme de la haine les propos de ses adversaires présente l’avantage de détourner l’attention de ce qu’ils disent. Et donc d’évacuer du champ du débat toutes les questions jugées indésirables par le pouvoir. 

CACHE-CACHE AVEC LA LOI GAYSSOT

Dans un reportage finalement jamais diffusé sur France 2 il y a quelques années, le journaliste demande au “personnage controversé” Alain Soral demande à ce dernier ce qu’il pense des chambres à gaz. L’interviewé répond assez raisonnablement qu’en répondant, il risquerait de tomber sous le coup de la loi (Loi Gayssot qui sous prétexte de  réprimer la contestation des crimes contre l’humanité, empêche les historiens tout travail de fond sur les camps de concentration allemands) ; le journaliste de France 2 a beau jeu d’insister, d’essayer de le pousser dans ses retranchements en disant que son refus de répondre est un aveu de culpabilité – c’est la conséquence d’une interdiction – les professionnels de l’interrogatoire, ne risquent rien, par définition (encore que comme tout métier, la fonction d’interrogateur du KGB comportait probablement ses risques). 
À l’époque, dans son blog hébergé par L’Obs, c’est Pierre Jourde (qui avait lui-même connu la persécution intellectuelle à l’occasion de la sortie de son excellent La littérature sans estomac) qui, évoquant cet entretien, accuse Alain Soral de “se réfugier derrière la loi Gayssot”. Pierre Jourde nous inciterait-il à enfreindre la loi ?  
Supposer qu’une loi a été créée pour qu’on puisse se réfugier derrière elle est particulièrement tordu. Disons : inventif, comme tous les pseudo-arguments qui servent à camoufler l’interdiction du débat. En étant parfaitement logique, ce n’est pas à ceux qui préfèrent ne pas répondre à des questions interdites qu’il faudrait s’en prendre mais à ceux qui incitent à enfreindre ces interdictions (comme Mathias Enthoven et Denis Robert face à Étienne Chouard)

LA QUESTION BIAISÉE

Plus récemment, en Belgique, lors d’une conférence de presse présidée par celle qui était alors le premier ministre Sophie Wilmès, un journaliste de la revue Kairos, Alexandre Pénasse, a posé la question du lien entre certains membres du gouvernement et certains groupes d’intérêts financiers, notamment les laboratoires pharmaceutiques. 
Précisant qu’elle n’avait pas l’intention de lui couper la parole, Sophie Wilmès a immédiatement interrompu le journaliste au milieu de son énumération : « Vous venez de poser LA question biaisée, ce qui n’est en général pas l’habitude des journalistes », réalisant une triple acrobatie : l’intérimaire (puisque à ce moment, la Belgique était de nouveau sans gouvernement depuis des mois, apportant la réponse à la question de ce que c’est qu’une activité non essentielle) réalisait l’exploit d’éluder une question, d’inventer (mais on sentait les années de préparation) le concept assez flou de “question biaisée” (se permettant au passage un petit coup de règle sur les doigts : « ce qui n’est pas l’habitude des journalistes »), de justifier les mauvaises pratiques : “chacun est libre de changer de carrière, liberté chérie, blablabla…” qu’on appelle pantouflage et qui sont une des nombreuses plaies de nos fausses démocraties avec le cumul des mandats, l’appartenance à des loges maçonniques, etc. 
Le choix étrange de l’article LA (“LA question biaisée”) semblait sous-entendre qu’il n’y en avait pas d’autres, que la question du journaliste était connue et qu’en la posant, il enfreignait une règle communément admise. Et de fait c’était le cas. Alexandre Pénasse a été par la suite exclu des conférences de presse. Avec le changement de gouvernement, il a pu y participer de nouveau. Quoique participer soit un grand mot. Disons qu’on l’a laissé y assister, en attendant toujours qu’approche la coupure de micro pour lui donner la parole. 
Ces malformations du discours sont devenues à ce point ordinaires qu’à propos de la proposition de “passeport vert” (tout est nommé de manière à être méconnaissable), l’eurodéputée Frédérique Ries peut, après s’être enquise auprès de la commission européenne à ce sujet , écrire sans sourciller : 
« NON, il ne s’agit pas de rendre le vaccin obligatoire, ou de donner des privilèges aux vaccinés, mais bien de permettre à ceux qui font le choix de se protéger, […] de retrouver leurs libertés. »

Donc : OUI. 

Je laisserai l’avant-dernier mot au premier ministre québécois François Legault, qui aux critiques portant sur les privations de libertés liées aux mesures sanitaires, avait répondu qu’au contraire, pour sortir, on était désormais « libre de porter le masque ». 
Celui qui a raison, c’est celui qui arrive à décider du sens des mots. Si on le laisse faire. 

Illustration : collage d’Alex Eckman-Lawn (détail)