Comme nous l’avons vu dans la première partie, l’industrie du rêve, quand elle est confiée à des cinéastes extra-lucides, peut lever un coin du voile sur certains réseaux occultes, avec lesquels elle est d’ailleurs associée : les services secrets, dont l’ingénierie sociale ne tend pas toujours tant à protéger contre des agents étrangers, qu’à conditionner les populations indigènes (sur ce sujet, voir ma série d’articles : Ces voix dans nos têtes : xyloglosse.net/2025/06/07/ces-voix-dans-nos-tetes-lingenierie-sociale-moderne-dans-le-monde-libre-1-3/) et les sociétés secrètes. À propos de ces dernières si le cinéma de fiction suggère leur existence de manière inévitablement ambiguë (« ce n’est que de la fiction »), certains cinéastes sèment au fil de leur œuvre des indices à l’attention de ceux qui ont de yeux pour voir… ce qu’ils voient.
BILL HARFORD SUR LE CHEMIN DE ROGER THORNHILL
Avant d’aller plus loin, c’est ici, mais aussi dans leur conclusion, que la trajectoire narrative de La mort aux trousses et de Eyes wide shut se rejoignent.
Quand il est enlevé au tout début de LMT, Thornhill/Cary Grant est conduit dans une grande demeure située à Glen Cove (commune située à 45 kilomètres de Manhattan), où aura lieu sa tentative d’assassinat. Quand il retournera dans cette maison en compagnie de la police, la maîtresse de maison, qu’il avait aperçue lors de la soirée fatale, prétendra le connaître, affirmant qu’il avait quitté la soirée passablement éméché (le spectateur sait très bien qu’on l’avait fait boire avant de le mettre au volant d’une voiture sur une route dangereuse).
C’est également dans une luxueuse propriété située de Glen Cove qu’a lieu l’orgie où se rend Bill Harford dans EWS (sociétés et rituels secrets contre opérations secrètes). Dans les deux films, la réalité des opérations occulte est dissimulées sous une combinaison d’exagération dramatique et visuelle et de litote (suggestion). La coïncidence ne serait que cela si elle ne comportait une forme de symétrie narrative.
Quand Harford y retournera pour élucider le mystère de la femme masquée qui s’est désignée en sacrifice pour le sauver, il lui sera signifié par un employé à la mine particulièrement sinistre d’abandonner ses recherches. À la fin du film, c’est le personnage joué par Sidney Pollack omniprésent du début à la fin du film, qui tentera de modifier la perception que Bill Harford a des événements (une esclave sexuelle s’est sacrifiée pour le sauver, mort que Harford a pu vérifier par lui-même en visitant la morgue). Dans LMT, quand Thornhill retourne en compagnie de la police à la propriété de Glen Cove où on a tenté de l’assassiner, les lieux ont été nettoyés et où l’épouse de son ravisseur, qu’il avait aperçue feint de le reconnaître comme un des invités à sa soirée (un dîner avait lieu dans la maison quand Thornhill y a été conduit) qui serait reparti avec la voiture d’une autre invitée après avoir bu un verre de trop.
Le dernier mot de EWS est le « Fuck » murmuré comme une invitation à Harford par “sa” femme tandis que LMT se termine sur un plan de coït entre un train et un tunnel. Il s’agit peut-être d’une inversion freudienne ironique : le sexe n’est pas le dernier mot de tout mais au contraire ce qui cache l’essentiel.
CÉRÉMONIES SECRÈTES
L’orgie de EWS n’est pas vraiment une orgie. Les partis pris de mise en scène concourent à rendre l’activité sexuelle abstraite (il est vrai que l’humanité est toujours très abstraite dans les films de Kubrick), non pas au moyen du montage qui fait la différence entre la suggestion de l’acte sexuel et l’érotisme mais au moyen de la surenchère théâtrale et carnavalesque : les « acteurs » de l’orgie gardent leurs masques pour s’embrasser, et semblent de contenter de mimer les actes sexuels. Ne serait-ce pas pour Kubrick une manière de suggérer que l’essentiel n’est pas dans la débauche sexuelle, mais dans l’aspect liturgique de ces ténébreuses mondanités, c’est-à-dire dans la structure occulte et la nature symbolique du pouvoir qui les rend possible ? Dans The shining, quand les forces maléfiques se déchaînent dans l’hôtel Overlook désert, le spectateur surprend lui aussi une scène dans laquelle un homme vêtu d’un costume de chien prodigue apparemment une faveur sexuelle à un homme en smoking, ce que contredit pourtant le port du masque canin.
La soirée donnée par Ziegler sur laquelle s’ouvre le film évoque clairement les festivités fantômes ayant lieu dans l’hôtel Overlook pourtant désert de The shining. Dansant avec sa femme Alice qui lui demande s’il connaît quelqu’un au milieu de toutes ces mondanités, il répond « Not a soul », c’est-à-dire « Pas une âme », sous-entendant que les invités de la soirée de Ziegler n’ont pas d’âme (éternelle) et qu’ils sont donc les mêmes que ceux de l’orgie, qui, comme les messes noires satanistes (par exemple décrites dans le stupéfiant Là-bas de J.-K. Huysmans) se veut une parodie de rite chrétien.
Quand j’ai vu EWS pour la première fois, j’ai trouvé irréaliste la scène de l’orgie pour une raison : les servantes sexuelles formant un cercle avaient toutes des mensurations de mannequin (comme Nicole Kidman). Irréalistes ? Vraiment ? Alors que le film évoque une classe sociale capable de s’offrir les services de très jeunes femmes en s’adressant à des agences de mannequins et que dans la réalité, on les voit l’objet d’une fascination réelle ou feinte, épousant des milliardaires et des chefs d’état. Du reste l’ambiguïté du monde spectaculaire fait fait prendre au peuple d’en bas ces créatures sur la couverture de magazine pour des déesses alors que dans le monde matérialiste de l’image, elles ne sont que des esclaves.
Ainsi dans LMT, il ne faut pas un grand effort d’imagination pour comprendre que Eve Kendall femme désœuvrée ayant trouvé une manière de se rendre utile dans le contre-espionnage, était probablement une sorte de call-girl. Dans EWS, la dernière phrase murmurée par Alice Harford – dans un magasin de jouets – à l’oreille de son mari : (let’s) « Fuck » est-elle une réelle proposition ou la répétition d’une programmation mentale ?
Ce ne serait pas la première fois que le cinéma de Kubrick se fait le miroir un peu trop poli (grand public oblige) de réalités dérangeantes. Le modèle de son Docteur Folamour n’était autre que Herman Kahn, the RAND Corporation qui était le bras scientifique de l’US Air Force. Ce sont les ruminations sur la question de sortir vainqueur d’une guerre thermonucléaire qui ont inspiré Kubrick. Le Hudson Institue, qu’il a fondé en 1961 est un think tank qui élaborait des scénarios permettant de prévoir les tendances futures et les développements. Son livre le plus connu sur la guerre thermo-nucléaire était moins préoccupé par la possibilité d’éviter une destruction mutuelles des blocs soviétiques et américains que par l’évolution d’un tel conflit et la question de la survie après une telle destruction.
J’ai évoqué le programme MK-Ultra, dont les méthodes (dans une version cruelles et pourtant édulcorée) sont exposées dans Orange Mécanique. Même Wikipédia mentionne le sinistre Ewen Cameron, connu pour son implication dans des expérimentations controversées sur le contrôle mental menées dans les années 1950 et 1960. « En partie financées par la Central Intelligence Agency (CIA), ces activités sont révélées au grand public dans les années 1970, suscitant de vives préoccupations concernant les violations de l’éthique médicale. »
L’INVISIBLE CACHÉ DANS LE VISIBLE
Comme le signale Roger Avary (2), deux hommes présents à la soirée de Ziegler, des hommes d’une soixantaine d’années en costume sombre, réapparaissent à l’arrière-plan dans la dernière scène du film ; celle-ci a lieu dans un magasin de jouets (Hamley’s situé à Londres) ; c’est dans ce lieu marchand dédié à l’enfance que, tout comme LMT se terminait par un coït visuel, Alice prononce le dernier mot du film « Fuck ». L’acte charnel désigné par un mot excluant le sentiment amoureux est présenté par elle comme la réponse à leurs problèmes. Juste avant ce dernier dialogue entre Bill Harford et sa femme, filmé en champ contrechamp, les deux invités de la soirée du début du film sont au bout d’un rayon rempli d’ours et s’apprêtent à tourner à gauche. Helena dépasse ses parents et marche jusqu’au bout du rayon, lance un regard en arrière vers ses parents (elle devrait plutôt continuer à regarder partout autour d’elle ; jusqu’à présent, elle n’attirait leur attention que pour leur montrer un jouet qui lui plaisait : une poupée Barbie, dont les mensurations sont assez semblables à celles de Nicole Kidman, un landau vide et noir, un ours en peluche presque aussi grand qu’elle) et semble suivre les deux hommes dont nous ne voyons plus que le dos. La couleur de son manteau et de son chapeau mou se fond totalement dans celle du manteau du deuxième homme. Juste avant, l’un d’eux tenait en main un ours en peluche alors qu’Helena venait d’en montrer un à ses parents (« On verra si le père Noël t’en apporte un » avait répondu Alice). Le rayon des ours est derrière Bill, sur la gauche de l’écran, tandis que du côté droit au premier plan sont exposés des tigres, juste derrière Alice. Le tigre en peluche était aussi présent chez la prostituée qui a racolé Bill dans la rue vers le premier tiers du film. Tout cela semble indiquer que la prostitution rituelle est le sort « de certaines femmes évoluant dans ce milieu, d’autant qu’il est clair que le couple Harford ne fait pas partie du club d’élite qui organise des orgies (rappelons que Bill s’y est introduit clandestinement et qu’il a failli le payer cher). Question rhétorique: est-ce un hasard que la traduction de Ziegler soit : maçon. La véritable traduction de franc-maçon est Freimaurer, mais les images proposées par Google montrent des fabricants de briques. Cela dit, tout en gardant les yeux ouverts, je crois qu’il serait une erreur de se focaliser sur cette société secrète. Il s’agit de ne croire sur parole aucune société plus ou moins discrète revendiquant « le bonheur et l’amélioration de l’humanité ». »
CONCLUSION
Les grandes œuvres d’art nous incitent toujours à nous demander qu’elle est la part de réalité dans le monde artificiel de la fiction ou de la narration. Elles adressent au spectateur des messages visant à modeler leur conscience du monde tandis que, comme le suggère Mario-Manuel Leeb dans son excellente chaîne Youtube, elles adressent des messages occultes aux initiés. Elles peuvent dérouler des complots qui seront farouchement niés par la presse du monde terrestre. Un épisode de l’excellente série Poirot rappelle d’ailleurs qu’à une époque, le crime organisé était présenté comme ce qui ne portait pas encore le nom de théorie du complot – soit que le ministre qui réfutait son existence n’y crût pas lui-même, soit qu’il ait des raisons politiques d’en taire l’existence au grand public… Le pouvoir et à plus forte raison le pouvoir ne se revendiquant d’aucune tradition symbolique ou spirituelle, est dans une très large mesure l’auteur d’une vaste fiction…
SUGGESTIONS
Pour une analyse détaillée des symboles présents dans Eyes wide shut : mk-polis2.eklablog.com/decodage-du-film-eyes-wide-shut-de-stanley-kubrick-a96885141 (il s’agit de la traduction d’une série de trois articles publiés sur le site américain : Vigilant Citizen)
Documentaire de la BBC, Ewen Cameron, parrain de la torture moderne et ses expériences financées par la CIA : www.youtube.com/watch?v=9gWjM7o5XMU&t=7s&ab_channel=Witness
Pour aller plus loin, j’invite les curieux à visionner le travail d’analyse sur la chaîne Youtube de Mario-Manuel Leeb, notamment la vidéo sur Stanley Kubrick et les deux vidéos concernant Emmanuel Macron et le cinéma, en précisant bien, comme le fait l’auteur de cette chaîne, qu’il ne s’agit nullement d’une approche de cinéphile, mais de celle d’un analyste de symboles occultes. (www.youtube.com/watch?v=-uQgt5tGviA&ab_channel=Mario-ManuelLeeb)