LE DÉMON À L’ENDROIT #2

IL NE SERA PAS ICI DIRECTEMENT QUESTION DE DÉMONS. ENCORE QUE ON DIT BIEN QUE LE DIABLE EST DANS LES DÉTAILS… 

L’Antipresse, journal fondé par Slobodan Despot a publié il y a quelques semaines le premier d’une série de trois articles que j’ai écrits : Les démons et la vie ordinaire. J’y fais le constat de la multiplication des représentations démoniaques dans l’art monumental de ces dernières années pour m’interroger sur le sens et la nature de ce que pourraient être les démons aujourd’hui ; par « démons », j’entends : manifestations du mal ordinaire.
Ce n’est pas de cela qu’il sera question ici, mais de l’échange avec une des personnes de mon entourage – que j’appellerai X, par commodité – qui a lu mon article. 

Je connaissais l’orientation politique très marquée à gauche de X (clivage qui sert à détourner l’attention du seul clivage politique qui compte : mondialisme ou souverainisme, du moins si on se limite aux questions terrestres). Et je dois dire que sa réponse ne m’a pas déçu : 

J’espère que tu fais attention ou tu met les pieds, et ta plume – quel que soit notre bord politique, nos intentions aussi louables soient-elles et nos valeurs, nous vivons tous dans nos bulles de pensées. (1) […]
Concernant ton article, bravo pour le travail effectué. Je te rejoins complètement sur ton appréhension de l’art contemporain. […] Je n’arrive cependant pas à saisir ou tu veux en venir. Et si tu parles de démons d’apparence métaphorique ou au premier degré.
(2) 
Cela me pose question parce que ce manque de clarté permet à mon sens d’esquiver critiques, débats, et retours constructifs.
(3)

  1. Ce conseil de « faire attention où je mets les pieds » ne venait pas d’un vétéran inquiet de me voir prendre une voie sur laquelle il se serait brûlé les ailes, mais d’un jeune homme de vingt ans de moins que moi… Si la critique n’est pas une affaire d’âge, la condescendance doit pouvoir justifier d’une supériorité objective. J’étais évidemment surpris que son message commence par une mise en garde, signe d’une personnalité ayant une haute opinion d’elle-même, trait assez courant pour ne pas dire constitutif de la mentalité gauchiste – que je distingue toujours de la mentalité des gens de gauche honnêtes que peuvent être Jean-Claude Michéa, Étienne Chouard ou la valeureuse Tatiana Ventôse ; mais précisément, ces gens-là inspirent la plus grande méfiance à la gauche radicale  (ou révolutionnaire). 
    X attirait ensuite mon attention sur un passage dans un autre article du même numéro, où l’écrivain Éric Werner évoque Renaud Camus et la théorie du grand remplacement (sans la condamner, comme voudraient qu’on le fasse ceux qui déplorent les théories dont il chérissent les pratiques). X soutient LFI, qui milite nettement pour la créolisation de la France ; dans ces conditions, contester le phénomène de remplacement, c’est manifester la double pensée définie par George Orwell : le cerveau gauche ne voit pas ce que fait le cerveau d’extrême gauche en quelque sorte. Qu’on approuve ou non la transformation des populations occidentales qui a lieu depuis quelques décennies, il faut être malhonnête pour l’interpréter autrement que comme le résultat d’une volonté politique (nationale ou supra-nationale). Les pays qui veulent contrôler leur immigration l’ont toujours fait. 
  2. Je n’évoquais l’art contemporain dans mon article que pour dire qu’à travers lui nous avions affaire à un art officiel qui ne dit pas son nom et que la prolifération de représentations démoniaques posait la question de la nature du pouvoir qui les promeut, les finance, etc. et ce, que ce pouvoir soit public ou privé.
  3. X fusionne ici d’une curieuse manière son incompréhension avec l’intention qu’il me prête d’esquiver les critiques (il ne faut jamais négliger la puissance de frappe du procès d’intention).

    Cela dit, j’ai médité ma réponse de manière à pouvoir éviter les pièges ; le premier étant de ne pas tomber dans le débat sur les petits, grands ou moyens remplacements :

    Merci de t’inquiéter mais je sais où je mets les pieds : après tout, ce sont les miens et j’y fais très attention. Comme tu le remarques judicieusement, ce n’est pas moi qui ai écrit l’article d’Éric Werner, alors je ne sais pas quoi te dire…
    L’art contemporain est creux je suis bien d’accord, mais ce n’est pas du tout mon propos, qui est  la question du sens produit par l’art monumental. Je ne comprends pas « démons d’apparence métaphorique » […]. Les sculptures dont je parle sont des représentations. De quoi ? C’est précisément l’objet des parties 1/3, 2/3 et 3/3. 

X a beau être un jeune homme plutôt placide et d’apparence tout à fait inoffensive, son opinion était faite. Sa rectitude ne souffrirait aucun éclaircissement :

Participer à un journal publiant des sophismes honteux me parait juste peu rigoureux. [Ta participation] m’inquiète, en vérité. Connaissant le terme de grand remplacement de Renaud Camus et l’ayant vu mainte et maintes fois se faire débunké (sic) en quelques secondes, connaissant à quel point il sert la propagande climato-sceptique, raciste, et confusionniste, et le repli sur soi idéologique j’avoue être simplement choqué de te voir publier dans un journal qui ose le citer. Pour en revenir à ton texte, je n’en saisis pas le fond. Quel est ton propos ?  Penses-tu que les institutions ont des liens directs avec les démons ? Qu’il y a une forme d’art satanique en place en France et dans le monde ? 
Le fond de ton propos n’est à mes yeux pas lisible. Et je ne peux donc en dire grand chose pour l’instant.

X se doutait bien que je ne savais pas d’avance quel serait le contenu des autres articles mais surtout, il semblait présumer à le fois que mes décisions suivaient sa ligne de conduite (ce que suggérait son avertissement liminaire) et déplorer qu’elles ne la suivent pas. J’étais pris dans sa « bulle de pensée ». L’expression de son inquiétude avait de quoi surprendre et suggérait que ce qu’il pensait de mon article devait m’ouvrir les yeux… 
Je le reconnaissais là, le petit démon politique vétilleux et hargneux qui depuis des décennies fait de la vie intellectuelle une antichambre de l’enfer… Allais-je me fatiguer à lui expliquer que les mots climato-sceptique, raciste, et confusionniste étaient des insultes et non des arguments ? Quant au « repli sur soi »… 

Ma manière de voir les choses est radicalement différente de la tienne…
L’inquiétude dont tu me fais part… qu’en faire ? 
Tu désapprouves ma décision d’être publié dans ce journal. Ça te surprendra peut-être : mon but dans la vie n’est pas d’éviter de décevoir les gens. Le voisinage de l’article d’Éric Werner avec le mien correspond exactement à l’idée que je me fais de la diversité intellectuelle. […]
Me demander de m’expliquer sur mon article dans son ensemble est une demande exorbitante ; si tu as des questions sur des passages précis, j’y répondrai volontiers. Cela dit, relire, c’est toujours bien.
 
Inutile de dire que j’ai bien l’intention de proposer d’autres articles à Slobodan Despot. 

Des semaines ont passé. Pas de nouvelles.
Je frémis en pensant à ce qui se serait passé si j’avais essayé de m’expliquer… 
Mais surtout… Je ne sais toujours pas ce que sont des « démons d’apparence métaphorique ».

LE DÉMON À L’ENDROIT #1


L’APPARITION DE FIGURES DÉMONIAQUES DANS LES GRANDES VILLES EST-ELLE INNOCENTE ? LES IMAGES NE SONT-ELLES « QUE » DES IMAGES ?  

C’est en deux temps que j’ai découvert cet affichage recouvrant le bâtiment voué à devenir le futur centre Canal Pompidou. Venant de l’autre côté du canal de Bruxelles, situé hors champ, un peu plus loin à gauche sur la photo, j’avais remarqué que l’image de ce paysage volcanique (c’est ainsi que je l’ai perçu d’abord) ne comportait pas de texte : pas de marque, pas de slogan. Il ne s’agissait donc pas de publicité. Du moins, pas de publicité commerciale. J’étais à vélo sur cette artère au trafic dense et il a donc fallu que je m’arrête pour mieux voir la figure dont je n’avais vu que le bout d’une aile.  

Pas de marque, pas de logo, pas de slogan, donc, mais un visage. J’étais au courant de la reconversion du bâtiment Citroën… il ne fallait donc pas être grand clerc… Un ange déchu, un démon. Gigantesque. Conquérant Il semble déterminé à partir à la conquête du monde, tel un nouveau Rastignac. Je n’étais pas surpris, il s’agissait d’une nouvelle sorte d’épiphanie. Ce n’était pas la première, ce ne serait pas la dernière (ceci est le début d’un feuilleton). 
Une fois rentré chez moi, le site de Kanal-Centre Pompidou allait m’en apprendre un peu plus. Comme je m’en étais douté, la personne représentée en  démon n’était autre que l’artiste lui-même, Tarek Lakhrissi, qui dans l’interview de présentation de son œuvre, parle des anges de la série Angels in America et des Ailes du désir, sans expliquer la conversion automatique qui s’était faite dans son esprit en la figure de l’ange déchu. (www.youtube.com/watch?v=awr_uoqi38g). J’attire l’attention des lecteurs sur le fait que certains artistes ont avoué le plus sérieusement du monde avoir vendu leur âme au diable en termes plus ou moins couverts : Bob Dylan, Johnny Halliday (d’après un témoignage certes indirect), Katy Perry (www.youtube.com/watch?v=yDM7D1teDco&ab_channel=EndTimeChristian), et que nombre de personnalités du spectacle et de la culture sont photographiées arborant des signes occultes (œil unique…), dont les implications doivent être étudiées.
« En tant que personne de couleur, déclare Tarek Lakhrissi, je ne voulais pas me cacher derrière quelqu’un d’autre et demander à quelqu’un de le faire pour moi. » 

Une autre œuvre de Tarek Lakhrissi : The evil part of me is laughing (« La part maléfique de moi rit ») – Galerie Nicoletti, Londres, automne 2024.

Voici un extrait de la présentation de l’œuvre RISING sur le site Kanal : 

RISING (1), l’œuvre de Tarek Lakhrissi commandée par KANAL-Centre Pompidou pour la série FAÇADE, explore (2) la force de la représentation et de la narration dans l’expérience de vie des personnes queer non blanches (3). Pour ces communautés (4), qui défient les normes de genres, d’orientations sexuelles et le racisme structurel (5), la représentation dans le cinéma, la musique, les jeux et la culture numérique a une valeur émancipatrice (6). L’échange avec des personnes partageant les mêmes idées (7) et expériences favorise un sentiment de fierté (8), d’appartenance et de solidarité (9). Un processus essentiel pour se frayer un chemin parmi les récits traditionnels et imaginer des alternatives. […] Le protagoniste [de RISING] – un avatar d’ange (10) – symbolise l’incarnation d’une divinité sur terre (11). 

1. Ce ne sera pas ici la dernière des inversions opérées. Rising signifie « le fait de s’élever ». C’est tout naturellement que ce mot devient le titre d’une œuvre représentant un ange déchu. Soit il décrit une inversion, soit il suggère ce qui se passe après la chute. Dans l’Ancien Testament, l’archange Lucifer, après avoir défié Dieu, est tombé sur terre pour corrompre l’âme des mortels avec l’aide de ses légions d’anges rebelles : les démons. 
2. L’art officiel dit contemporain « explore », « interroge », « questionne ». Il ne fait rien à la légère. Mais surtout : il expose son programme à l’intention des profanes et des simples d’esprit.
3. À rebours de l’universalisme, cette compartimentation de l’humanité occidentale en catégories (dont le tiers exclu est toujours le mâle blanc hétérosexuel) opère, ici de manière tout à fait cohérente, selon une tactique de division (qui est l’étymologie du mot diable : qui coupe la course du bolide, en grec ancien : qui désunit, qui inspire la haine ; vient de diaballein, qui signifie jeter  (ballein) en travers (dia) ou jeter entre) en vue de l’opposition non-dite contre un ennemi commun. La méthode éprouvée par Tullius Detritus dans l’album d’Astérix La zizanie continue à faire ses preuves. 
4. Communautés représentées par des associations victimaires extrémistes, usurpatrices et ventriloques. 
5. Rendons hommage à l’adversaire : la mise devant le fait accompli est toujours infiniment plus efficace que l’imposition progressive par l’argumentation, surtout quand l’illusionnisme s’impose. Notons tout de même que la compartimentation de l’humanité réalise ce “racisme systémique”, qui aura dès lors toujours existé en germe. Le narcissopathe a toujours raison. 
6. Une fois qu’on a décidé qui est opprimé : ceux qui se définissent ainsi, il devient plus facile de déterminer qui a besoin d’être « émancipé ». Quant à l’équivalence entre représentation et émancipation, elle va de soi. Il s’agit là d’une forme subtile, classique et efficace d’intimidation. Si vous ne comprenez pas le raccourci, vous faites partie du problème.
7. L’argumentaire se hasarde ici à une déduction  qu’on n’a le droit de faire que si on n’est pas raciste : la corrélation entre couleur de peau et mode de pensée. 
8. Fierté compatible avec l’idéal certes flou (et on comprend pourquoi il a intérêt à le rester) d’égalité. 
9. Pour bénéficier de cette solidarité, il faut faire partie d’un club. 
10. La confusion est naturellement entretenue entre l’ange et l’ange déchu (le démon), la confusion entre le bien et le mal (j’y reviendrai dans un autre article). 
11. Curieux retour du paganisme via l’art officiel dit contemporain… 

Il faut envisager que ce « récit », cette fiction imaginée en haut lieu est un mensonge qui dit la vérité et que si vous n’y croyez pas, on y croit pour vous. Ce ne sont que des mots, mais cela ne doit pas nous faire oublier que ce sont les mots du pouvoir. De sa branche récréative, certes, mais du pouvoir quand même.