Rions… avec Cioran

Donc Cioran. C’est la mention de ses Cahiers dans le journal de Michel Polac, chez Simon Leys et par le tenancier de l’excellente librairie Nijinsky (qui a déménagé et se trouve maintenant en bas de la chaussée d’Ixelles, tout près de la place Flagey) qui auront mis Cioran sur ma route. La lecture diagonale de ce volume est déjà riche de surprises.

Et se passe facilement de commentaires. Je ne sais pas ce qu’il révèlent de sa psychologie… ou de celle du lecteur. Le qualificatif paradoxal s’impose comme trop facile. Je dirais que beaucoup de considérations de Cioran semblent dites du fond d’une caverne, où elles renvoient de multiples échos.

« Aucun ami ne vous dit jamais la vérité. C’est pour cela que seul le dialogue muet avec nos ennemis est fécond. »

« Tel philosophe lui croit avoir élaboré un système ne fait au fond qu’appliquer le même schéma à tout, au mépris de l’évidence, de la diversité et du bon sens. Le tort des philosophes en général est d’être trop prévisibles. Du moins sait-on avec eux à quoi s’en tenir. »

« Qu’ils sont difficiles les rapports avec les êtres ! C’est une très grande consolation de penser qu’il y a des choses. »

cioran16-900x576

« La peur de se faire des ennemis peut provenir soit de la délicatesse, soit de la lâcheté. Il faut bien connaître un homme pour savoir si c’est l’une ou l’autre qui commande à cette peur-là. »

« On n’aime [sic] vraiment un ami que lorsqu’il est mort. »

« Si haute est mon idée de la solitude que chaque rendez-vous est une crucifixion. »

« Chaque fois que j’ai quelqu’un à rencontrer je le hais ; puis je lui pardonne. C’est l’effet du soulagement mais aussi le regret d’avoir été injuste à son égard. »

« Dans une interview de Claude Simon, celui-ci dit qu’il s’efforce de s’abstraire du récit, de n’y pas intervenir à la manière du romancier qui s’érige en juge ; il veut être parfaitement objectif, laisser les choses et les êtres se livrer eux-mêmes… Et je pense que si Saint-Simon est aujourd’hui le prosateur français le plus vivant, c’est parce qu’il est présent dans chaque ligne qu’il écrit, qu’on le sent palpitant, haletant derrière chaque “sortie”, chaque charge chaque adjectif. Il écrivait, il ne faisait pas la théorie de l’art d’écrire, comme on le fait communément en France, pour le plus grand dam de la littérature. Tous ces types exsangues sclérosés, ratiocineurs, ils manquent de tempérament, ils sont subtils et ennuyeux ; ce sont des cadavres prolixes, déguisés en esthéticiens. Ils n’ont pas une âme, mais une méthode. Tous, ils n’ont que ça. Que je déteste tous ces littérateurs, que leur talent m’est inutile ! »

Un jugement inattendu sur Joyce (mais Cioran se fait une spécialité d’être inattendu, en se présentant à des rendez-vous inexistants, auxquels le lecteur est présent et à l’heure) :

« Ce qui fait que je n’aime pas vraiment Ulysse, c’est qu’il est trop élaboré ; c’est presque un roman… didactique. Et puis il manque ce rythme haletant qu’on trouve chez Dostoïevski et Proust. » (ça me fait plaisir pour Proust et ne me surprend pas au sujet de Dostoïevski ; il continue) « L’idée première m’en impose plus que l’exécution. D’ailleurs je n’ai jamais pu le lire que par bouts, et jamais intégralement. C’est un tissu de “potins”, la somme du déconnage, les divagations d’une concierge universelle. »

« Ecrire un livre, le publier, c’est en être l’esclave. Car tout livre est un lien qui nous attache au monde. Une chaîne que nous avons forgée nous-même. Un “auteur” ne parviendra jamais à la pleine délivrance : il ne sera qu’un velléitaire pour tout ce qui regarde l’absolu. »

« Je viens de lire Gelassenheit de Heidegger. Dès qu’il emploie le langage courant, on voit le peu qu’il a à dire. J’ai toujours pensé que le jargon est une immense imposture. Pour mettre les choses au mieux, on pourrait dire : le jargon est l’imposture des gens honnêtes. Mais c’est être indulgent que de présenter les choses ainsi. En réalité, dès qu’on saute du langage vivant pour s’installer dans un autre, fabriqué, il y a une volonté plus ou moins inconsciente de tromper. »

« Cherché pendant plus de deux heures mes déclarations d’impôt des cinq dernières années pour pouvoir compléter une déclaration que m’envoient les allocations familiales. C’est à devenir fou. Que je sois mêlé à ce bordel. Comme si je faisais partie de la société. J’ai toujours payé des impôts sur des revenus plus ou moins fictifs, en tout cas exagérés par moi – pour pouvoir justifier de ma condition d’écrivain. Comme si j’étais écrivain ! »

« Un sceptique conséquent, professionnel, devrait être incapable de rancune.

(Pourquoi “professionnel” ? parce que chaque jour, je vais vers le doute comme d’autres vont à leur bureau.) »

« On n’est pas orgueilleux lorsqu’on souffre mais lorsqu’on a souffert. Nos épreuves ne sont pas une leçon de modestie. Et à vrai dire, rien ne rend modeste. »

« Être méconnu, incompris, solitaire, je ne vois pas ce qu’il faut de plus pour être heureux. »

Cioran me fait souvent rire. Souvent, je ris à l’idée qu’il plaisante, mais je ne le crois pas ; et je ris à l’idée qu’il soit sérieux.

JE ME PRÉSENTE…

JeMePrésente

Ce tableau de Magritte est une de mes images préférées ; contredit-elle vraiment le titre de ce texte ? ne pas oublier qu’on est capable de reconnaitre les gens de dos, parfois d’assez loin, aptitude qui m’a toujours étonné.

Les gens qui me connaissent plus ou moins bien c’est-à-dire aussi bien que je me connais moi-même, savent que “j’écris”, même si ce n’est pas la seule chose que je fais ; pour paraphraser Pierre Desproges à propos de Marguerite Duras : je n’écris pas que des conneries, j’en dis aussi (d’après Desproges, Duras en filmait).

“J’écris” entre guillemets parce que, je n’ai pas toujours su ce que cela voulait dire. J’avais du mal à y croire moi-même : c’était une préoccupation constante, ma montagne personnelle, intérieure, qui accouchait d’une souris. Jusqu’à l’âge de  vingt-sept ans, j’ai péniblement pondu (pour sortir du registre des mammifères rongeurs et des accidents géographiques) quelques textes très courts, j’ai eu quelques lecteurs (zé lectrices) proches, j’ai tout aussi péniblement entamé l’écriture de quelques romans… (Ah, j’ai quand même achevé l’écriture d’un recueil de textes autofictionnels, parce qu’il fallait bien commencer quelque part ; je l’ai intitulé Le souci du détail que mon spirituel compagnon n’a pas tardé à rebaptiser Souci du bétail)

Mais pendant des années, j’ai été un handicapé du roman et de l’imagination.

Et puis il y a eu un déclic, qui a été l’année (2004) que j’ai passé, pour des motifs saugrenus, dans une école d’art de Bruxelles. J’étais en section de photographie. A la fin de cette année, je me suis rendu compte de plusieurs choses :

– que ce petit monde des écoles d’art était pour moi un meilleur objet d’études que la photographie

– que je n’avais plus eu le temps d’écrire tout au long de cette année aussi divertissante qu’instructive (où déjà à cette petite échelle, se révélaient les relations de collusion entre art et politique) et que cela me manquait plus que tout

– que j’avais une idée de roman, qui allait d’ailleurs devenir mon premier roman achevé

Depuis lors, j’ai écrit deux autres romans.

Que j’ai envoyés à des éditeurs.

Les dizaines d’exemplaires des deux premiers n’ont rencontré en terme de réactions que l’équivalent d’un cruciféracée virginal. Comme on dit chez moi, il faut avoir le caractère mieux fait que la figure.

L’écueil du découragement et de l’amertume n’est jamais loin, ne serait-ce que sous la forme d’un point d’interrogation. Pour l’éviter, je commençais à envisager récemment de consacrer mon énergie à autre chose : le dessin, le russe, peut-être l’aïkido…

Je suis en train d’envoyer aux éditeurs mon troisième roman, incidemment intitulé Et je t’embrasse.

Et puis il y a quelques jours, je suis tombé sur la page de Christophe Cros-Houplon, un auteur auto-édité qui en parlant de la plateforme d’auto-édition, m’a fait voir les choses autrement.

“Ni éditeur, ni critiques, ni attaché de presse, ni circuits de distribution. Seuls les lecteurs et moi. Ce qui permet la liberté d’expression pleine et entière sans censure ou passe-droits.”

J’ai compris que l’édition, les éditeurs n’étaient pas la seule voie.

Il écrit entre autres des textes autobiographiques, des romans, des essais sur le cinéma de science-fiction. J’en profite pour lui faire un peu de pub (on peut acheter ses livres en pdf ou en version papier) :

http://christophecroshouplon.blogspot.com/2017/08/ouvrages-de-christophe-cros-houplon.html

Important : même si cela n’a pas toujours été évident : j’ai toujours pris en compte tout ce que les gens qui m’ont lu (que je remercie) ont pu me dire, que ce soient des textes de jeunesse ou plus récents. Je me souviens de tous les commentaires, ils m’ont tous appris quelque chose, que ce soit sur moi, sur ce que j’avais écrit ou sur la personne en question (bon, parfois, que c’était un(e) crétin(e), mais c’était quelqu’un que je ne connaissais pas sur une plateforme de lecture partagée).

Donc un clin d’œil reconnaissant à tous ceux et celles (allez, une concession à l’inclusivité politiquement correcte et une pensée attendrie pour les personnes qui vont essayer d’appliquer ce programme de manière rigoureuse) qui m’ont lu.

Et aux autres : vous ne perdez rien pour attendre.

Tout ça pour dire, les plus malins d’entre vous l’auront compris, que je vais me lancer dans l’auto-édition.

Que vous allez avoir de mes nouvelles.

ReprodIntDétail.

Et [que] je vous embrasse.

(à suivre, donc…)

DANS LA DETTE

DanslaDette2 copie

Entre 1999 et 2002, je me suis trouvé dans une situation de difficultés financières et d’endettement dont j’ai mis plusieurs années à me sortir. Je ne suis pas un acheteur compulsif et je ne détiens une carte de crédit que depuis peu. 

Je suis travailleur indépendant et c’est auprès de mon organisme de cotisations sociales que j’avais contracté ces dettes. Mon endettement a été le résultat de ma jeunesse, d’une certaine insouciance, mais pas seulement.

Pendant quelques années, payé à l’heure et sans aucune sécurité de l’emploi (bref, le statut d’indépendant), j’ai gagné tout juste de quoi payer mon loyer, qui était très modeste à cette époque,   mes impôts, qui l’étaient moins, malgré ma situation, et de quoi retourner en France trois ou quatre fois par an.

Par “jeunesse et insouciance”, je veux dire aussi que j’avais la naïveté de penser (ou de ne pas y penser justement) que vu ma situation, il n’y avait pas de raison que je sois contraint de payer, par dessus le marché, ce qui équivaudrait à six cents ou sept cents euros trimestriels d’aujourd’hui.

Je me trompais.

En Belgique, un travailleur indépendant aux revenus modestes et qui n’a pas droit aux allocations de chômage, paye plus pour travailler qu’il ne travaille pour gagner sa vie. La situation des indépendants n’est pas très différente en France.

Que ce soit clair : je ne considère pas, comme voudraient nous le faire croire certains politiciens et certains chefs d’état, que les personnes qui touchent le chômage, qui ont besoin pour vivre des allocations de chômage, sont des “privilégiés”. Les privilégiés sont les riches, les politiciens qui cumulent les mandats, etc.

Après avoir reçu une lettre de mise en demeure déposée chez moi par un huissier , j’ai fait connaissance avec ce qu’on appelle la machine administrative (dont le personnel, tant du côté des impôts et des cotisations que de la TVA, s’est d’ailleurs toujours montré très correct, à l’exception d’un employé de ma caisse d’assurances sociales, qui m’a très vite fait contempler la possibilité de la saisie par un huissier, doutant même que mon ordinateur puisse être considéré comme matériel professionnel).

Procédure de remboursement des trimestres en retard et demande d’exonération de certains trimestres de cotisations. Il y a d’un côté, les jurys qui décident de la recevabilité des demandes ; soumises à d’importantes restrictions bien sûr : il n’est pas question d’espérer l’exonération de toutes les cotisations correspondant à ces années où j’avais le choix entre payer mon loyer et mes impôts et payer mon loyer et mes cotisations ; et de l’autre, le passage devant un juge de paix, avec qui vous convenez des termes du remboursement.

J’ai donc remboursé, sur une période de trois ou quatre années, par mensualités de cent cinquante à deux-cents euros le montant total de mes dettes. Sauf les quelques trimestres dont on m’avait accordé l’exonération. Pendant quelques mois, deux plans de remboursement se sont même chevauchés. En revanche, un chômeur à vie à droit à une pension de retraite complète.

Il est probablement utile de préciser que tout au long de cette période, j’ai bien sûr dû m’acquitter des contributions et des cotisations sociales en cours. Il a donc fallu que je “travaille plus pour gagner encore moins”, pour citer un Polichinelle dont on voudrait nous faire croire que son successeur a été plus brillant. *

Je vous vois venir : l’impôt, c’est la solidarité.

Dans la vidéo dont le lien se trouve à la fin de cet article, Etienne Chouard explique que l’impôt sur le revenu n’a existé aux Etats-Unis jusqu’à partir du début du vingtième siècle. Il existait une banque centrale publique. C’est seulement à partir du moment où une banque privée, la mal nommée Federal Reserve, a été créée, qu’il est devenu nécessaire de créer un impôt sur le revenu afin de rembourser les intérêts sur l’argent créé par cette institution. Et c’est ainsi que le peuple américain, un des pays dont la dette extérieure est la plus importante au monde s’est trouvé englué dans un endettement sans fin.

En Europe, la situation n’a absolument rien à voir (attention esprit sardonique) puisque le pendant de la Federal Reserve s’appelle Banque Centrale Européenne et que c’est pour payer les intérêts dus à cette banque privée que nous payons des impôts, puisque le traité de Maastricht interdit aux états membres d’emprunter auprès de leur banque centrale, condamnant les populations à l’endettement, tandis que la politique anti-inflation les condamne au chômage de masse. Ce sont les autres taxes et impôts (fonciers, TVA, impôt sur la fortune, etc.) qui financent les hôpitaux, les écoles, les administrations, etc. Les cours de philosophie qui nous amènent à parler de liberté n’abordent jamais cet aspect de notre vie car s’il est une chose que la philosophie à l’école doit être, c’est abstraite de la vie réelle ou inoffensive.

Tout cela parce que j’ai la flemme de faire un compte rendu du passionnant livre de David Graeber : Dette, 5000 ans d’histoire. Je parlerai volontiers, probablement dans un prochain billet de son Bureaucratie (au titre français un peu plat en comparaison avec le titre original : A utopia of rules, c’est-à-dire “une utopie de règles”.

David Graeber est un des organisateurs du mouvement Occupy Wall Street ; il est aussi l’auteur du slogan « We are the 99% ». Pour donner une idée très suggestive de son livre, qui est anthropologue entame sa réflexion en pourfendant l’idée répandue que l’économie des sociétés anciennes ait pu reposer sur quelque chose d’aussi peu pratique que le troc, dont l’application au quotidien aurait exigé un nombre invraisemblable de coïncidences pour que l’objet proposé par le demandeur réponde aux besoins de la personne de qui il essayait d’obtenir un produit, un objet ou un service .

Dans un style très accessible et truffé d’anecdotes et d’observations, David Graeber déroule donc un panorama des modes d’échange et d’asservissement, mais aussi de don, qui ont existé jusqu’à nos jours. De l’exemple du pêcheur inuit qui retournait à son igloo totalement bredouille après une mauvaise période de pêche, pour trouver devant son igloo un phoque offert par un autre pêcheur**, à la question de savoir dans quelles sociétés il a été possible de se vendre soi-même comme esclave pour payer ses dettes, en passant par des épisodes historiques comme la guerre de Cortès, massacre inimaginable sur lequel l’auteur projette un éclairage étonnant (contestant la thèse de la pure cupidité) …

David Graeber raconte que certains malentendus fatals entre peuples sont nés de l’asymétrie entre les notions de don et d’échange qui a pu se révéler en certaines occasions. Ainsi, voyant poser le pied sur leurs rivages des hommes à la peau blanche débarquant d’imposantes machines flottantes, il n’était pas rare que les peuples indigènes décident de leur faire des cadeaux mirifiques ; les explorateurs pouvaient d’ailleurs facilement interpréter ces gestes comme un hommage à leur supériorité alors qu’ils pouvaient aussi être compris comme une demande de paix c’est-à-dire comme “l’extorsion” de la promesse implicite qu’ils ne seraient pas massacrés. Par la suite, les explorateurs pouvaient avoir la surprise, et assez mal le prendre, de voir les indigènes se saisir de ce qui leur plaisait tandis qu’ils leur visitaient leur navire.

Sur le sujet de l’argent et plus particulièrement sur les ravages de la pauvreté et de sa répression, je conseille Dans la dèche de George Orwell, qui raconte les années au cours desquelles il a vécu comme un vagabond en Angleterre et à Paris.

Sur le sujet de l’argent et plus particulièrement sur les ravages de la richesse, je recommande Nauru l’île dévastée de Luc Folliet.

 

*J’en profite aussi pour préciser en passant que j’ai eu des sueurs froides il y a quelques années, sous le gouvernement d’Elio Di Rupo, quand les professeurs de langues indépendants mais aussi les avocats, les notaires et les huissiers de justice , sont tombés, sous le coup de l’assujettissement à la TVA, qui est de vingt-et-un pour cent. Cette mesure ne m’a pas fait perdre de travail mais je suis sûr que d’autres indépendants dans ma situation ont senti passer cette nouvelle crise de rapacité gouvernementale. En ce qui concerne le recours à un avocat, il est devenu, suite à cette mesure socialiste (j’insiste), un service de riche.

**ce que Graeber n’est pas le seul à appeler “communisme en action (dans une acception dont le communisme soviétique ne serait qu’une perversion ; Graeber parle aussi du “communisme des riches ».

Illustration : John Singleton Copley, Boy with a squirrel, 1765 (détail)

 

AVANT OU APRÈS DEMAIN

Convaincre-2Alors que que le rapport de l’Union Européenne sur le glyphosate est mise au jour en même temps son caractère extrêmement douteux (même sur les médias “conventionnels”), visionner le documentaire de Coline Serreau Solutions locales pour désordre global (2010) est autant l’occasion de trouver des réponses aux questions qu’on se pose sur l’agriculture, l’environnement et l’avenir de la planète, que de trouver des réponses à des questions qu’il ne nous serait peut-être pas venu à l’idée de nous poser.

Plutôt qu’un résumé de ce film, voici un inventaire partiel et désordonné de ces questions.

– Comment le ministère français de l’agriculture récompense-t-il un cultivateur qui a réussi à recréer naturellement une espèce de pomme de terre disparue ?

–Pourquoi les pommes golden dominent-elles la production de pommes depuis des décennies ?

– Quelle discipline a disparu des études d’agronomie (du moins en France) ?

– Quel rapport y aurait-il entre l’agriculture intensive et la violence faite aux femmes en Inde ? (notamment l’élimination des bébés filles non encore nées)

– Avez-vous déjà vu une photo de bébé né sans bras ni jambes ?

– Quel est le rapport entre Monsanto et la guerre du Vietnam ?

– A quoi est censée ressembler une terre saine ?  (oui, même les adeptes de plus en plus nombreux du vermicompostage urbain en ont une bonne idée)

– Qu’est-ce que la jachère ? (La quoi !?! )

– Qu’est-ce que la “révolution des riches” ?

– Combien de planètes Terre faudrait-il pour nourrir une population mondiale qui se comporterait comme les Français ? Comme les Etats-uniens ?

– Le blé avec lequel on produit l’immense majorité des farines a-t-il bonne mine ?

– Qu’est-ce que le masculinisme ? Est-ce la réponse au féminisme ?

– Les OGM et les pesticides sont-ils la seule solution à la question de nourrir la planète ?

– Que fait l’Union Européenne pour combattre l’agriculture intensive ?

– Quelle est la différence entre un désert et un champ consacré à la monoculture ?

– « Labourage et pâturage sont[-ils] les mamelles qui sèment le pain dont s’abreuvent ses enfants » ? (cela est moins une question, pour ceux qui sauront la démêler, qu’une citation du maire de Champignac dans un album de Spirou, époque Franquin)

– Un champ stérilisé par l’usage intensif de pesticides est-il irrémédiablement perdu ?

– Quel rapport entre tout cela et le fait que le gouvernement Néo-Zélandais (du moins au moment de la sortie de ce documentaire) était en train d’étudier la possibilité de faire de la prostitution un cursus universitaire comme un autre ? *

– Quel comportement constituerait, aux yeux d’un libéral de gauche comme de droite, une aberration ? *

– Quelles conditions doivent être réunies pour qu’une truie se mette à manger ses petits ? (ce qui m’amène à la question suivante)

– L’anthropophagie est-elle la réponse à la faim dans le monde ?

– Jacques Attali est-il une fille de l’air ?

Sur cette note poétique, je clos ce questionnaire.

 

 

* Les réponses aux questions suivies d’un astérisque sont à trouver dans les entretiens avec le philosophe Jean-Claude Michéa, en bonus.

** Même chose à ceci près qu’il est possible de comprendre fille de l’air (nom de ces plantes dénuées de racines) de deux manière différentes ; la deuxième est éclairée par un entretien entre de Natacha Polony avec Jacques Attali dans lequel ce dernier nous apprend qu’il n’est pas un radis.

LE ROI EST BIEN E.U. !

En voyageant sur Internet, je suis toujours impressionné par la qualité et l’intelligence de certains blogs vidéos politiques ; je nommerai par exemple Demos Kratos, Vue autrement, Trouble fait, Les choses au Claire et Penseur sauvage, (voir liens à la fin de cet article) qui sont ceux que j’ai remarqués ces derniers temps. Ces blogs ont en commun la lutte contre la désinformation par la transmission de ce qu’ils ont appris sur des sujets qu’ils maîtrisent ou dont ils ont l’expérience ; la désinformation fonctionnant essentiellement par le relais de “vérités reçues”, c’est-à-dire de dogmes, et par l’intimidation, le chantage et l’insinuation. On la reconnait aussi à l’absence d’arguments face à la contradiction.

Ce qui me frappe d’abord, c’est de penser à l’immaturité politique qui était la mienne (je suis né en 1970) quand j’avais l’âge de ces personnes, qui ne doivent pas avoir beaucoup plus  de vingt-cinq ans. Je me console en pensant à l’exemple d’Etienne Chouard, qui, entre autres nombreuses choses instructives (nous instruisant par exemple sur la véritable nature de l’Union Européenne et sur la possibilité d’« une autre Europe ») avoue qu’il ne s’est éveillé à la politique véritable qu’à l’âge de quarante-sept ou quarante-huit ans.

Professeur d’économie, Etienne Chouard qui, je crois me souvenir, a voté pour la constitution européenne en 2005 (sur ce sujet, je recommande le documentaire diffusé il y a quelques mois sur France 3 : 2005 Quand les Français ont dit non à l’Europe, disponible sur youtube) et qui s’est “réveillé” (ce sont plus ou moins ses mots en se rendant compte que l’Europe a confisqué aux Etats membres leur indépendance monétaire en les obligeant à emprunter l’argent à une banque privée, la banque centrale européenne, à qui nos impôts (pour ceux qui ont la chance d’en payer) servent à rembourser les intérêts. Incidemment, si vous croyez que payer des impôts  sur le revenu est une sorte de devoir “citoyen” inévitable, vous apprendrez peut-être que jusqu’au début du vingtième siècle, les Américains n’en payaient pas et qu’ils ont été imposés sur le revenu à partir du moment où on a confié le monopole de la création monétaire à la Federal reserve, qui comme son nom ne l’indique pas est une banque privée ; il fallait bien rembourser à cette institution privée les intérêts dus par l’Etat auquel elle fournissait ce service ; le cercle vicieux était mis en route (Information développée par Etienne Chouard dans la vidéo dont le lien se trouve ci-dessous). Aujourd’hui, les Etats-Unis sont un des états les plus endettés au monde et ils ne cessent d’augmenter le plafond de leur dette publique.

Par “politique véritable”, j’entends, comme l’entend Etienne Chouard lui-même, la question de la participation citoyenne à la vie publique, telle qu’elle existe en Suisse par exemple, sous la forme du référendum d’initiative populaire et non, bien sûr les élections nationales, qui en ce qui concerne les questions de la loi du travail et de la politique en matière d’immigration, n’ont plus aucune pertinence (sauf à voter en masse pour une sortie de l’Union européenne en espérant que le candidat concerné ne ferait pas le coup qu’a fait Tsipras au peuple grec). Le référendum d’initiative populaire donne la possibilité à des citoyens de créer ou d’abroger des lois, par exemple. Elle est de plus en plus mise en avant et  c’est aussi une promesse électorale non tenue de François Hollande.

Comme le thème de ce blog est Mensonge, fiction et vérité et qu’on n’a que très peu l’habitude de voir la vérité en action à la télévision, je voudrais aussi en profiter pour mentionner les fictions dans lesquelles nous sommes immergés et que l’intervention de certains invités à la télévision et à la radio a le mérite d’ébranler sérieusement. Dans cette veine, les extraits de vidéos des passages à la télévision de François Asselineau ont plusieurs vertus.

La première est désagréable ; quand on a vu suffisamment de vidéos où il intervient (mais je suppose qu’on pourrait faire le même constat à partir d’autres invités non conventionnels), on se rend compte, si on n’en était pas encore conscient, du panurgisme et de l’agressivité bêlante de la plupart des journalistes de radio et de télévision et de leur manque d’arguments ; on se rend compte aussi de l’absence de pluralité fournie par le service public. Une des fictions dans lesquelles nous vivons est bien la pluralité des médias et la question de la représentativité du service public. Je me souviens des journalistes de France Inter qui avant le référendum pour la constitution européenne disaient sur les ondes sans risquer être repris par qui que ce soit : « On espère que les Français vont bien voter. » Très récemment, dans le même registre condescendant, c’est Emmanuel Macron qui après avoir dit que ceux qui ne réussissent pas à son sens « ne sont rien », enfonce le clou en déclarant : « Les Français détestent les réformes. Il faut les leur expliquer. »

La deuxième vertu des extraits d’émissions de télévision de François Asselineau est le grand plaisir qu’on éprouve à le voir mettre en sérieuses difficultés tous ces journalistes “organiques”, ce qu’il fait avec une grande aisance et sans jamais se départir de son calme. François Asselineau étant partisan du Frexit, les journalistes ne peuvent s’empêcher de décocher leurs questions pavloviennes ; mais comme ces questions sont celles que beaucoup de gens se posent et qui ne sont abordées par les grands médias que distraitement, pour ne pas dire avec dédain, finalement, on leur sait gré  de servir au moins de candides, à défauts d’être un peu plus cultivés ou plus conscients du risque d’être ridiculisés : « Vous voulez couper la France du reste du monde. ? » « Si vous ne passiez pas au deuxième tour, pour qui appelleriez-vous vos électeurs à voter ? » « Pourquoi ne vous contentez-vous pas de proposer, comme les autres candidats de renégocier les traités européens ? » « Etes-vous complotiste ? » (même si cette dernière est plus souvent une accusation qu’une question). Je vous laisse la surprise éventuelle des réponses. Encore que je ne résiste pas à l’évocation de la mine déconfite des journalistes quand Asselineau leur demande si c’est être complotiste que de relever la mise sous écoute du gouvernement Hollande ou de dénoncer l’absence d’armes de destruction massive en Irak. Démontrant ainsi en passant que comme beaucoup de mots (raciste, fasciste, homophobe, islamophobe, réactionnaire…) la seule définition fixe du mot “complotiste” est toujours : l’autre. Au passage, résisterez-vous à la curiosité de vérifier si François Asselineau est complotiste parce qu’il affirme, par exemple, que le Dalai lama est un agent de la CIA ?

La troisième vertu de l’exposition à ses réflexions et aux analyses (je parle ici plus généralement des très nombreuses et passionnantes conférences en ligne) est une bouffée d’espoir politique et économique, ainsi qu’un enrichissement historique instantané, très précieux si comme moi vous n’avez pas le temps de lire des livres d’histoire.

Par souci de pluralisme, je conseille aussi les analyses de l’économiste de droite Charles Gave. Et même si j’ai essentiellement parlé de Chouard et d’Asselineau, il y a aussi les économistes Frédéric Lordon, Bernard Friot (le théoricien du revenu universel), le site de vulgarisation scientifique astronogeek, le site Les crises d’Olivier Berruyer, Ze Rhubarbe blog entre autres… Autant de gens dont le travail fournit des occasions de gagner du temps et de la connaissance simultanément. Non pas tant à se forger une vérité dogmatique mais à apprendre à se poser les bonnes questions, ce qui est le premier devoir de la philosophie au quotidien et donc de la politique.

Suggestions :

Demos Kratos : La France est un état de droit, pas une démocratie

Vue autrement : Et pourquoi pas Mélenchon ?

Penseur sauvage : Réponse aux insoumis

Les choses au Claire : Les journalistes français, tous pourris ? – François Ruffin

Trouble fait : FranceTv m’a censuré politiquement sur YouTube.

Etienne Chouard : Sur la création monétaire et la réserve fédérale

La question hardcore posée à Etienne Chouard

Illustration : Zbigniew Rogalski ; Tracking

COPIRATE

En décidant d’écrire sur ce qui suit, je me suis d’abord dit que je m’éloignais de mon sujet, qui est Fiction et littérature. Mais pas tant que cela en fait puisqu’il va beaucoup être question de fictions, mais de fictions que nous vivons.

A en croire certaines séries américaines, il est devenu acceptable pour un homme (prendre homme au sens large qui englobe aussi bien le mahatma Gandhi que Sarah Palin) de pouvoir répondre à une objection : « Obviously I… » suivi de la négation de ce qu’on vous reproche avant de (ne pas vraiment) répondre. Exemple : « Monsieur ou Madame X, en promettant de ne licencier aucun de vos employés avant d’annoncer soudainement leur licenciement, vous avez montré un certain mépris pour (au choix) leur conditions de travail, les lois syndicales, la vérité, etc. Réponse : « Il est évident que j’accorde une grande importance aux conditions de travail, aux lois syndicales, à la vérité, etc. mais permettez-moi de vous dire que, etc. »

On ne dira pas assez la capacité de sidération de toute expression de déni, que les propos concernés contredisent d’autres propos tenus par la même personne ou des actes.

Le documentaire Les règles du jeu, réalisé par Claudine Bories et Patrice Chagnard, nous fait suivre une poignée de jeunes sans diplômes pris en charge par un cabinet  payé par le gouvernement pour aider gratuitement ces jeunes à trouver du travail. Plus ou moins sympathiques, les protagonistes de ce film en sont l’âme, et sont tous attachants parce que tous s’apprêtent à sacrifier une innocence que le spectateur, qui est probablement un familier de ce qu’on appelle “la vie active” a perdue depuis longtemps. Une des nombreuses choses qui m’ont frappé est le commentaire d’un des deux auteurs, enregistré dans les suppléments, parlant de la seule jeune fille intervenant dans le film, une Lolita taciturne, butée et de bonne volonté ; dans ce commentaire, l’auteur expose la violence symbolique, c’est-à-dire la persuasion, le formatage nécessaires pour que ces jeunes gens renoncent à des valeurs que les auteurs disent profondément ancrées dans les milieux populaires, qui sont celles de vérité, de sincérité, quand tout ce qu’on leur apprend, pour “se vendre” en entretien d’embauche est de près ou de loin associé à des tactiques de mensonge. Incidemment, les auteurs remarquent que nous baignons tellement dans une atmosphère de mensonge que nous ne nous en rendons plus compte (qu’on se rappelle, par exemple, que rien dans la constitution de la cinquième république ne contraint le président élu à tenir ses promesses).

Récemment, j’ai moi-même postulé auprès d’une société ; mais contrairement à Kevin, Lolita, ou Karim, j’ai eu la chance de naître dans un milieu qui m’a préparé en très large partie à ce jeu de rôle… Du moins jusqu’à un certain point. Je vis à Bruxelles et c’est à la vénérable Alliance française que je me suis adressé. Lors d’un entretien qui a duré une bonne heure, au cours duquel je suis allé de surprise en surprise, j’ai eu l’occasion de reconnaître la formule négatrice « Il est évident que… ».

L’Alliance française du moins en Belgique, n’engage que des travailleurs indépendants, dont je suis et « Il est évident que » cette vénérable organisation est consciente des contraintes du statut d’indépendant (je simplifie pour les chômeurs et les employés : payé à l’heure ou à la livraison de commande, pas de congés payés, pas de chômage, aucune sécurité d’emploi, des charges sociales non proportionnelles aux revenus, ce qui veut dire qu’en période difficile on doit s’acquitter d’une base trimestrielle de quelque 800 euros, même s’il faut pour cela sacrifier une partie de son loyer ou de ses courses pour pouvoir les payer, situations qu’ont connue et connaissent beaucoup d’indépendants).

Traduite du français au français : la formule « Il est évident que nous sommes conscients des contraintes du statut d’indépendant » signifie : « Nous sommes prêts à DIRE tout ce qu’il faut si cela suffit à faire croire que nous ne nous en fichons pas royalement. »

Comment l’Alliance Française se montre-t-elle « consciente » ? Eh bien en le disant et en vous regardant dans les yeux, avant de vous expliquer que vous êtes « encouragé » à suivre des formations afin de vous aider à vous glisser plus facilement dans le moule de « la marque AFBE » (Alliance française Belgique ; où on est très friands de sigles). L’Alliance française est aussi inventive que la langue dont elle promeut l’enseignement puisque, ayant lu le contrat en quatorze pages et 30 points en petits caractères, je suis amené à comprendre qu’ « encouragé » signifie « contraint » à suivre au moins deux formations par an, dont, après relecture du contrat, je m’aperçois que ces stages sont effectués AUX FRAIS DE L’ENSEIGNANT. C’était tellement gros que cela m’avait échappé à la première lecture.

L’autre point qui me fait basculer davantage dans la fiction vécue et m’a persuadé de ne pas travailler avec cette vénérable institution est la question des droits d’auteur, dont on a eu la délicatesse de ne pas me parler en face. Lisant toujours le sympathique contrat en quatorze pages et 30 points en petits caractères, j’apprends que le professeur indépendant travaillant pour l’Aèfbéeu renonce intégralement à la paternité des documents qu’il crée dans le cadre des cours qu’il donne pour cette vénérable institution. Avec permission donnée à l’AFBE, stipulée par le contrat, de modifier les documents en question à leur guise, ce qui a le grand courage de contrevenir aux bases même de la propriété intellectuelle.

Et là je dois saluer la grande ingéniosité d’un organisme bien conscient de ne pas rémunérer le travail de préparation de cours donnés par ses professeurs indépendants, préparation dont la création éventuelle de documents pédagogiques ne représente qu’une partie. L’Aèfbéeu en est tellement consciente qu’elle rend hommage à ses professeurs indépendants en s’appropriant le fruit de leur travail, ce qui est le plus grand compliment qu’elle puisse leur faire puisque la création n’a pas de prix.

C’est une autre raison pour laquelle je ne puis malheureusement pas me résoudre à travailler pour ce vénérable organisme, étant en train de me renseigner auprès d’un juriste spécialisé dans les droits d’auteur sur la possibilité de faire passer une partie de ce que je facture en propriété intellectuelle (en vertu de l’extension juridique récente de cette notion), ce qui serait une autre manière de faire reconnaître mon travail. Malgré le caractère d’hommage qu’aurait représenté la confiscation de mes droits d’auteur, je n’aurais pu m’empêcher de me sentir, ingrat que je suis, un peu lésé.

 

arton3518.png

DISSERTATION LITTÉRAIRE ET DOUBLE CONTRAINTE (8) Convaincre et persuader

CONVAINCRE ET PERSUADER

Le sujet tarte à la crème couvrant la littérature d’opinion est formulée de la manière suivante : « Selon vous, la littérature est-elle un bon moyen de convaincre et de persuader ? » avec la concession remarquable qu’elle fait à la précision en employant deux verbes, convaincre et persuader.

Le dissertateur est saisi de vertige : attend-on vraiment de lui qu’il sanctionne de son jugement le travail de siècles d’écrivains qui l’ont précédé, à la plupart de qui, selon l’antienne, il doit sa propre liberté d’expression ou ce qu’il en reste ? En réalité, il s’agit de s’interroger sur les limites de la littérature d’opinion. Rien que cela. Pourtant d’une certaine manière, il est évident que le sujet n’attend pas des lycéens qu’ils s’attaquent à une tâche qu’aucun universitaire ne définirait de la sorte, mais il suffit de faire un tour sur les forums pour constater qu’ils sont plus que déconcertés par la formulation des sujets.

Exposition : Les écrivains sont d’abord des hommes qui appartiennent à leur époque, et même, compte tenu d’une sensibilité plus vive, qui participent plus étroitement aux affaires marquantes de leur temps. (1)

Sensibilité plus vive des artistes : voilà un lieu commun dont les origines sont assez faciles à identifier : le romantisme, la bohème et le mythe de l’artiste maudit. Les écrivains se trouvent idéalisés par cette phrase. Quant à l’engagement, est-il le propre des artistes, a fortiori des écrivains ? Que dire de Paul Léautaud, Thomas Pynchon ? Que dire de l’isolement plus fréquent que requiert la pratique de l’écriture ou de la plupart des formes d’art ?). L’engagement semble être compris automatiquement comme engagement pour le bien ; que dire de la source d’embarras que sont des écrivains comme Pirandello, Céline, Knut Hamsun, Heidegger, Ezra Pound… ?

Aussi n’est-il pas étonnant de voir ces témoins mettre leur art au service d’une cause politique ou de courants de pensée. C’est ce que nous appelons la « littérature engagée ». 

George Orwell, qui était très sensible à toute forme de verbiage, de notions creuses, aurait probablement épinglé cette tentative de faire semblant d’avoir dit quelque chose. Il serait difficile de dire si les écrivains s’engagent plus que les simples mortels. Je ne sache pas que la majorité des résistants aient été écrivains. Ce qui n’est pas étonnant, en revanche, c’est de voir les hommes s’engager avec les moyens qu’ils ont ; mais beaucoup d’écrivains et beaucoup de personnes qui ne sont pas écrivains  se sont engagés non seulement par l’écriture, mais par les actes ; la pratique de l’écriture distingue les écrivains du reste des hommes mais pas le fait d’engager leurs convictions et d’avoir ce qu’on appelle le courage de ses opinions.

Énoncé du sujet : Il est légitime de se demander si ce type de littérature est efficace, [et] en particulier [,] si les textes qu’elle produit, malgré la complexité de leurs formes d’argumentation, sont un bon moyen de convaincre et de persuader. 

Je remarque que le modèle ne se donne pas la peine d’expliquer ce que serait un texte littéraire « efficace » ou un autre qui ne le serait pas. Il faut probablement entendre  convaincant, mais il est impossible d’aller plus loin sans se reposer sur un exemple.

Annonce du plan : Il est vrai qu’habituellement un bon écrivain arrive à nous faire adhérer aux idées qu’il défend. 

Il est vrai qu’habituellement, un raisonnement circulaire trouve en lui-même la preuve de ce qu’il avance. Cela dit, on a l’air de trouver les lecteurs bien influençables. C’est une constante dans le sujet de dissertation : les lecteurs et le public sont hardiment considérés comme des éponges qui s’imprègnent du texte sans opposer aucune résistance.

Cependant la complexité des moyens mis en œuvre peut être un frein et c’est souvent en dehors de la stricte argumentation que les hommes de lettres nous aident le mieux à rejoindre leurs causes.

Remarquons que  cette « complexité des moyens » est établie grâce à une économie magistrale d’exemples et de définition.  Remarquons encore que c’est cette « complexité des moyens » non démontrée (les textes de George Orwell sont lumineux et très accessibles) qui conditionne le développement qui suit.

Développement : La littérature est un bon moyen de convaincre et de persuader.

On a l’air de trouver les lecteurs, éduqués ou non, très influençables. Tout argument d’autorité mis à part, la lecture est-elle un procédé passif au cours duquel le lecteur se comporte comme une éponge jusqu’à la prochaine lecture ? Ou bien est-elle une sorte de conversation à deux, conversation qui peut se poursuivre en dehors du temps de lecture proprement dite, entre le texte et le lecteur, amené à se poser des questions, à apprendre des faits nouveaux ou à les examiner sous un angle inédit ? Autrement dit, les lecteurs sont-ils les jouets des écrivains ?

De même, le texte théâtral, parce qu’il s’adresse très directement à des spectateurs présents dans une salle, joue peut-être davantage sur la persuasion.

On pourrait objecter que le roman s’adresse très directement à un lecteur présent dans la pièce où il lit, alors qu’on peut très bien considérer au contraire qu’entre le texte théâtral joué et le public, il y a précisément les médiateurs que sont le metteur en scène, et les comédiens. Ce qu’il est légitime de se demander, c’est s’il est question de ce qu’on appelle en anglais suspension of disbelief – c’est-à-dire le contrat tacite entre public et œuvre de fiction – ou de la tentative de rallier le public à telle ou telle cause. Nous allons voir que pour que sa thèse tienne, le sujet a besoin d’imaginer une foule abstraite malléable.

En effet, le théâtre est un lieu où se trouvent réunis des personnes qui éprouvent collectivement des émotions semblables. 

Il serait indiqué de se demander pourquoi le modèle considère si volontiers les divers membres du public comme autant d’automates, de pianos mécaniques sur lesquels le texte et le jeu théâtraux vont enfoncer exactement les mêmes touches dans le même ordre. La  supposition selon laquelle le théâtre jouerait davantage sur la persuasion sous prétexte qu’il s’adresse à plusieurs personnes en même temps est assez mystérieuse. Est-il démontré que la persuasion agit plus facilement sur un public réuni que sur un lectorat dispersé dans le temps et dans l’espace ?

De ce point de vue, il convient de relever que la littérature est plutôt élitiste : elle s’adresse (et particulièrement au XVIIIe siècle) à un public cultivé. Écrire suppose un lectorat. Un petit nombre seulement de personnes cultivées ont lu, en leur temps, les philosophes des Lumières.

Est-il utile de prendre en compte l’impact des œuvres littéraires sur ceux qui ne les auraient pas lues pour répondre à une question portant sur la pouvoir de conviction de la littérature ? Ce n’était pas le sujet. Le taux d’analphabétisme ou d’illettrisme d’une époque donnée ne répond pas au problème posé par le sujet (posé comme un lapin, car à ce rendez-vous entre la question et la réflexion, l’intelligence ne s’est pas donné la peine de se déplacer)

On peut penser que le texte théâtral touche un nombre plus important de personnes. Mais, là encore, seule une fraction bien précise de la société se rend plus ou moins régulièrement dans une salle de théâtre. Les spectateurs de La Guerre de Troie n’aura pas lieu ne sont pas légion.

J’avoue que je suis un peu perdu : je ne me souviens pas que le sujet de cette dissertation ait été : « Quel type de public et quelle proportion de la population les textes argumentatifs, les pièces de théâtre, etc. touchent-ils ? » Quant aux spectateurs, de quoi ressortent-ils convaincus après la représentation de cette pièce ou du Misanthrope dont ils n’étaient pas convaincus avant ? S’il s’agit de faire changer les mentalités de son époque, alors examinons les pièces de théâtre contemporaines.  Quelle étude pourra nous faire juger de l’état d’une conscience du public avant et après la représentation d’une pièce de théâtre ? Si la pièce présente des points de vue contradictoires, auquel de ceux-ci est-elle censée faire adhérer ? Serait-il question de littérature de propagande ?

Enfin les procédés stylistiques de l’argumentation nécessitent une certaine culture, une connaissance de la langue, de l’histoire, des idéologies. Que penser du lecteur qui prendrait au pied de la lettre la fin du texte de Voltaire ? À quelles extrémités serait porté celui qui lirait l’argumentaire de Montesquieu sur l’esclavage sans en saisir l’ironie ? 

Argument rebattu. Cela dit, l’humour et l’ironie sont-ils distribuées par les mêmes fées regardantes qui distribuent la culture ? Dieu sait que les gens cultivés aimeraient avoir de bonnes raisons de le croire. De la même manière, nous ne pouvons pas nous préoccuper de ceux qui comprendraient mal une œuvre, manqueraient d’humour ou de détachement au point de la prendre au premier degré. Le lecteur qui prendrait à la lettre l’argumentaire de Montesquieu sur l’esclavage serait-il obligatoirement converti en faveur de l’esclavage ? Il pourrait au contraire être révolté par ce qu’il prendrait pour les opinions esclavagistes de Montesquieu. Montesquieu dont je me souviens que notre professeur de français nous a appris qu’il détenait des actions dans des sociétés qui organisaient la traite des noirs ; Montesquieu n’aurait-il pas lu Montesquieu ? Mal lu peut-être ; en tout cas, c’est regrettable.

C’est peut-être en dehors de la stricte argumentation que les écrivains nous aident le mieux à rejoindre leurs causes.

Ce faisant, se garantirait-on de convaincre un public non acquis à nos idées ? Encore une fois, pour un exercice qui se présente comme un encouragement à la réflexion personnelle, toutes les propositions de traitement de ce sujet que j’ai pu lire épousent le même canevas. Se pourrait-il que personnel soit synonyme de collectif, que pensée individuelle soit synonyme de pensée uniforme ? Qui peut garantir qu’un lecteur sera acquis aux thèses d’une Ayn Rand, d’un Houellebecq ou d’un Victor Hugo après avoir lu leurs romans ? L’humanité lectrice est-elle aussi influençable que le traitement de ce sujet a l’air de le suggérer ? La fiction n’est-elle pas remplie, comme l’est la réalité, de gens qui essaient de vous rallier à leur cause, comme le Homais de Madame Bovary ? Homais est-il un porte-voix de Flaubert ? Si ce n’est pas le cas, n’est-ce pas très dangereux, voire irresponsable de la part de cet écrivain d’avoir planté un personnage aussi peu fréquentable et de lui avoir décerné la Légion d’honneur ?

Synthèse : Comme nous l’avons vu, les écrivains, souvent persuadés qu’ils avaient un rôle de guide à assumer à l’égard de leurs contemporains, se sont naturellement servis de toutes les ressources de leur art pour faire avancer leurs idées au risque de rebuter leurs lecteurs par la complexité des formes d’argumentation employées. 

Ainsi la Lettre sur les aveugles de Diderot, tellement tombées dans l’oubli en raison de la complexité de ses formes d’argumentation qu’elle a été publiée en format de poche et qu’elle est disponible au prix exorbitant de deux euros (j’attire l’attention du lecteur demeuré – que le  lecteur doué d’un peu de discernement saute cette incise – sur le fait que je viens d’avoir recours au procédé de l’ironie).

En fait les textes majeurs que nous continuons de lire aujourd’hui sont ceux qui échappent aux règles strictes du genre argumentatif par leur fantaisie, leur originalité, leur capacité à nous émouvoir, par les récits auxquels ils nous convient. 

La conclusion de ce traitement, censée ouvrir la problématique, régresse à ce qui était le présupposé du sujet : que la majorité du public aime qu’on lui raconte des histoires, qu’elles soient vraies ou fictives. La question de savoir quel rôle jouent ces histoires (du roman au conte en passant par les faits-divers et les anecdotes) dépasse de très loin le champ de la littérature et touche à celui de la sociologie et de l’anthropologie.

Dans la mesure, où le texte littéraire ne recherche pas seulement une efficacité immédiate dans une démonstration rationnelle, mais qu’il est capable de nourrir aussi le plaisir du lecteur, il peut devenir intemporel et continuer de nous intéresser. 

ce qui ne répond pas du tout au problème posé par le sujet, qui était, je le rappelle : « La littérature est-elle un bon moyen de convaincre et de persuader ? »

Élargissement : Pourtant on peut regretter qu’aujourd’hui, la littérature, prisonnière de sa complexité, ne soit plus le vecteur privilégié pour défendre une cause auprès du grand public 

Malgré un taux d’alphabétisation beaucoup plus élevé qu’au XVIIIe siècle ?

Cinéma, chanson, bandes dessinées, d’un abord plus facile, ont désormais pris la relève 

La chanson n’existait-elle pas à l’époque de L’encyclopédie ? La littérature de divertissement n’existait-elle pas et Les Misérables n’était-il pas en grande partie un roman de divertissement, construit de manière à captiver son lecteur, notamment en ayant recours à des procédés mélodramatiques ?

En passant par le crible de la dissertation littéraire (et tel qu’en témoigne le désarroi des lycéens sur les forums) il advient des œuvres littéraires la même chose qu’il advient des ingrédients naturels utilisés dans la confection de certains produits alimentaires industriels : ils sont rendus méconnaissables. Cela revient un peu à se demander : « Si le bonbon Haribo en forme de fraise s’appelle Fraise Haribo, alors pourquoi vouloir continuer à manger des fraises ? Vous avez quatre heures et vous appuierez votre réflexion d’exemples tirés de la gastronomie, de l’agriculture et du jardinage. »

 

(1) Le traitement en italique é été trouvé sur Internet mais ne se distingue en rien des traitements (censés « développer l’esprit critique ») proposés dans les manuels officiels, tels que La dissertation en français (Aude Lemeunier, Hatier, 2008)