DANS LA DETTE

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Entre 1999 et 2002, je me suis trouvé dans une situation de difficultés financières et d’endettement dont j’ai mis plusieurs années à me sortir. Je ne suis pas un acheteur compulsif et je ne détiens une carte de crédit que depuis peu. 

Je suis travailleur indépendant et c’est auprès de mon organisme de cotisations sociales que j’avais contracté ces dettes. Mon endettement a été le résultat de ma jeunesse, d’une certaine insouciance, mais pas seulement.

Pendant quelques années, payé à l’heure et sans aucune sécurité de l’emploi (bref, le statut d’indépendant), j’ai gagné tout juste de quoi payer mon loyer, qui était très modeste à cette époque,   mes impôts, qui l’étaient moins, malgré ma situation, et de quoi retourner en France trois ou quatre fois par an.

Par “jeunesse et insouciance”, je veux dire aussi que j’avais la naïveté de penser (ou de ne pas y penser justement) que vu ma situation, il n’y avait pas de raison que je sois contraint de payer, par dessus le marché, ce qui équivaudrait à six cents ou sept cents euros trimestriels d’aujourd’hui.

Je me trompais.

En Belgique, un travailleur indépendant aux revenus modestes et qui n’a pas droit aux allocations de chômage, paye plus pour travailler qu’il ne travaille pour gagner sa vie. La situation des indépendants n’est pas très différente en France.

Que ce soit clair : je ne considère pas, comme voudraient nous le faire croire certains politiciens et certains chefs d’état, que les personnes qui touchent le chômage, qui ont besoin pour vivre des allocations de chômage, sont des “privilégiés”. Les privilégiés sont les riches, les politiciens qui cumulent les mandats, etc.

Après avoir reçu une lettre de mise en demeure déposée chez moi par un huissier , j’ai fait connaissance avec ce qu’on appelle la machine administrative (dont le personnel, tant du côté des impôts et des cotisations que de la TVA, s’est d’ailleurs toujours montré très correct, à l’exception d’un employé de ma caisse d’assurances sociales, qui m’a très vite fait contempler la possibilité de la saisie par un huissier, doutant même que mon ordinateur puisse être considéré comme matériel professionnel).

Procédure de remboursement des trimestres en retard et demande d’exonération de certains trimestres de cotisations. Il y a d’un côté, les jurys qui décident de la recevabilité des demandes ; soumises à d’importantes restrictions bien sûr : il n’est pas question d’espérer l’exonération de toutes les cotisations correspondant à ces années où j’avais le choix entre payer mon loyer et mes impôts et payer mon loyer et mes cotisations ; et de l’autre, le passage devant un juge de paix, avec qui vous convenez des termes du remboursement.

J’ai donc remboursé, sur une période de trois ou quatre années, par mensualités de cent cinquante à deux-cents euros le montant total de mes dettes. Sauf les quelques trimestres dont on m’avait accordé l’exonération. Pendant quelques mois, deux plans de remboursement se sont même chevauchés. En revanche, un chômeur à vie à droit à une pension de retraite complète.

Il est probablement utile de préciser que tout au long de cette période, j’ai bien sûr dû m’acquitter des contributions et des cotisations sociales en cours. Il a donc fallu que je “travaille plus pour gagner encore moins”, pour citer un Polichinelle dont on voudrait nous faire croire que son successeur a été plus brillant. *

Je vous vois venir : l’impôt, c’est la solidarité.

Dans la vidéo dont le lien se trouve à la fin de cet article, Etienne Chouard explique que l’impôt sur le revenu n’a existé aux Etats-Unis jusqu’à partir du début du vingtième siècle. Il existait une banque centrale publique. C’est seulement à partir du moment où une banque privée, la mal nommée Federal Reserve, a été créée, qu’il est devenu nécessaire de créer un impôt sur le revenu afin de rembourser les intérêts sur l’argent créé par cette institution. Et c’est ainsi que le peuple américain, un des pays dont la dette extérieure est la plus importante au monde s’est trouvé englué dans un endettement sans fin.

En Europe, la situation n’a absolument rien à voir (attention esprit sardonique) puisque le pendant de la Federal Reserve s’appelle Banque Centrale Européenne et que c’est pour payer les intérêts dus à cette banque privée que nous payons des impôts, puisque le traité de Maastricht interdit aux états membres d’emprunter auprès de leur banque centrale, condamnant les populations à l’endettement, tandis que la politique anti-inflation les condamne au chômage de masse. Ce sont les autres taxes et impôts (fonciers, TVA, impôt sur la fortune, etc.) qui financent les hôpitaux, les écoles, les administrations, etc. Les cours de philosophie qui nous amènent à parler de liberté n’abordent jamais cet aspect de notre vie car s’il est une chose que la philosophie à l’école doit être, c’est abstraite de la vie réelle ou inoffensive.

Tout cela parce que j’ai la flemme de faire un compte rendu du passionnant livre de David Graeber : Dette, 5000 ans d’histoire. Je parlerai volontiers, probablement dans un prochain billet de son Bureaucratie (au titre français un peu plat en comparaison avec le titre original : A utopia of rules, c’est-à-dire “une utopie de règles”.

David Graeber est un des organisateurs du mouvement Occupy Wall Street ; il est aussi l’auteur du slogan « We are the 99% ». Pour donner une idée très suggestive de son livre, qui est anthropologue entame sa réflexion en pourfendant l’idée répandue que l’économie des sociétés anciennes ait pu reposer sur quelque chose d’aussi peu pratique que le troc, dont l’application au quotidien aurait exigé un nombre invraisemblable de coïncidences pour que l’objet proposé par le demandeur réponde aux besoins de la personne de qui il essayait d’obtenir un produit, un objet ou un service .

Dans un style très accessible et truffé d’anecdotes et d’observations, David Graeber déroule donc un panorama des modes d’échange et d’asservissement, mais aussi de don, qui ont existé jusqu’à nos jours. De l’exemple du pêcheur inuit qui retournait à son igloo totalement bredouille après une mauvaise période de pêche, pour trouver devant son igloo un phoque offert par un autre pêcheur**, à la question de savoir dans quelles sociétés il a été possible de se vendre soi-même comme esclave pour payer ses dettes, en passant par des épisodes historiques comme la guerre de Cortès, massacre inimaginable sur lequel l’auteur projette un éclairage étonnant (contestant la thèse de la pure cupidité) …

David Graeber raconte que certains malentendus fatals entre peuples sont nés de l’asymétrie entre les notions de don et d’échange qui a pu se révéler en certaines occasions. Ainsi, voyant poser le pied sur leurs rivages des hommes à la peau blanche débarquant d’imposantes machines flottantes, il n’était pas rare que les peuples indigènes décident de leur faire des cadeaux mirifiques ; les explorateurs pouvaient d’ailleurs facilement interpréter ces gestes comme un hommage à leur supériorité alors qu’ils pouvaient aussi être compris comme une demande de paix c’est-à-dire comme “l’extorsion” de la promesse implicite qu’ils ne seraient pas massacrés. Par la suite, les explorateurs pouvaient avoir la surprise, et assez mal le prendre, de voir les indigènes se saisir de ce qui leur plaisait tandis qu’ils leur visitaient leur navire.

Sur le sujet de l’argent et plus particulièrement sur les ravages de la pauvreté et de sa répression, je conseille Dans la dèche de George Orwell, qui raconte les années au cours desquelles il a vécu comme un vagabond en Angleterre et à Paris.

Sur le sujet de l’argent et plus particulièrement sur les ravages de la richesse, je recommande Nauru l’île dévastée de Luc Folliet.

 

*J’en profite aussi pour préciser en passant que j’ai eu des sueurs froides il y a quelques années, sous le gouvernement d’Elio Di Rupo, quand les professeurs de langues indépendants mais aussi les avocats, les notaires et les huissiers de justice , sont tombés, sous le coup de l’assujettissement à la TVA, qui est de vingt-et-un pour cent. Cette mesure ne m’a pas fait perdre de travail mais je suis sûr que d’autres indépendants dans ma situation ont senti passer cette nouvelle crise de rapacité gouvernementale. En ce qui concerne le recours à un avocat, il est devenu, suite à cette mesure socialiste (j’insiste), un service de riche.

**ce que Graeber n’est pas le seul à appeler “communisme en action (dans une acception dont le communisme soviétique ne serait qu’une perversion ; Graeber parle aussi du “communisme des riches ».

Illustration : John Singleton Copley, Boy with a squirrel, 1765 (détail)

 

2 réflexions sur « DANS LA DETTE »

  1. Il me semble que le problème n’est pas le principe de l’impôt en soi mais comment il est utilisé – dans son calcul (qui paie quoi) et dans son usage (payer des intérêts privés sur des dettes de l’état que les citoyens subissent involontairement).

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